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Première de "Noureev" de Kirill Serebrennikov au Bolchoï
par Bruno Niver

L'artiste, traducteur et professeur Bruno Niver nous livre depuis Moscou ses impressions de la premiere de "Noureev" de Kirill Serebrennikov au Bolchoï. Ce spectacle, interdit pendant plusieurs mois, a enfin pu être monté. Le scandale auquel s'attendaient les spectateurs moscovites n'a pas eu lieu. L'émerveillement devant le talent de Kirill Serebrennikov, toujours assigné à résidence surveillée par les autorités russes, a pris le dessus.
 

LE TRÔNE OU LE PIEDESTAL
Impressions de la première de «Noureev» au Bolchoï

Le tout Moscou était là. La tension était à son comble… car l’interdiction du spectacle (ou le report suivant la version officielle), 3 jours avant la première mondiale, avait déclenché un scandale retentissant. Son metteur en scène, qui est depuis le mois d’août assigné à résidence, c’est-à-dire qu’il ne peut communiquer avec personne ni par téléphone, ni par internet, ni de visu, et n’a droit qu’à une promenade de deux heures par jour, y aurait fait l’apologie de l’homosexualité, il y aurait des scènes ouvertement pornographiques… tous se perdaient en conjectures pour expliquer l’interdiction inopinée du spectacle, 5 mois auparavant. Et comme toujours, le Ministère de la Culture russe déniait toute intervention, et l’église orthodoxe criait « Au scandale ! » De nombreuses personnalités du monde de la culture et du show business s’affrontaient pour et contre Serebrennikov. Des blogueurs et autres colporteurs des ragots les plus dégoûtants déclaraient que ce spectacle qu’ils n’avaient pas vu était scandaleux, et déversaient des flots d’insultes à l’encontre du metteur en scène, et par voie de conséquence du Directeur du Bolchoï, qui avait autorisé la création d’un ballet aussi sulfureux sur la scène historique… « Comment, s’exclamaient-ils, c’est avec notre argent, l’argent des contribuables, qu’ils montrent des cochonneries sur la plus grande scène de notre beau pays ! Ils ont acheté une photo obscène de Noureev nu, prise par le célèbre photographe Avédon pour la somme de 350 000 euros (en réalité 300 000 roubles environ/5000 euros de droits d’auteur). C’est de la propagande homosexuelle organisée, etc. »

Finalement, malgré ce délire paranoïaque assorti d’une propagande insidieuse, malgré tous les bruits contradictoires qui courraient sur une nouvelle interdiction la veille de la représentation, la première a bien eu lieu les 9 et 10 décembre 2017. 

A l’entrée du théâtre, de sévères gardiens vérifiaient chaque billet, sur lequel était imprimé le numéro de passeport et le nom du propriétaire. Les ouvreuses, transformées en agents de sécurité, montaient la garde et montraient les crocs à l’entrée des loges et du parterre. A chaque étage du théâtre, des dizaines de gardiens, en complets-cravates noirs, avec micros et oreillettes, surveillaient le comportement du public pendant la représentation. On s’attendait à des débordements de toutes sortes. Le gratin de la culture, l’élite bureaucratique et politique, les plus riches oligarques avec leurs femmes parées de diamants et des robes de couturiers les plus chers, tous, oui tout le monde était là, la crème et le gratin moscovite au plus grand complet…On était venus là pour goûter au scandale… Et le scandale a eu lieu. Un des plus grands scandales de l’histoire du Bolchoï : pendant l’entracte, il brillait dans les yeux humides, et sur les visages bouleversés des dames fardées sillonnés de larmes, il vibrait dans le silence figé des couples mondains, qui au lieu de papillonner d’une connaissance à l’autre attendaient avec impatience la fin de l’entracte ; il claquait dans les applaudissements, ponctuant les scènes, qui s’enchainaient sur un rythme impeccable… il éclatait dans cette admiration muette du public médusé, le souffle coupé, par la chorégraphie, la variété des costumes et des décorations, cette musique envoûtante de Démoutski qui prenait à la gorge, ce mélange inouï des genres, opéra, ballet, théâtre, jazz, classique, et des époques… Car tous étaient fascinés par l’ampleur de la mise en scène, ces artistes, comédiens, chanteurs, danseurs, qui donnaient le meilleur d’eux-mêmes, par la nouveauté et l’audace de la proposition scénique réunissant sur le plateau au moins 200 personnes, entre les chœurs, les solistes, les corps de ballets masculins et féminins, l’orchestre symphonique, les figurants, les acteurs dramatiques, jusqu’aux techniciens qui faisaient eux aussi partie du spectacle.

Car ce "block baster" (comme le définit le compositeur), cette symphonie de couleurs et de mouvements, ce show éclatant, post-moderne, dédié au 80ème anniversaire de la naissance de l’un des plus grands danseurs de ballet du 20ème siècle, exilé de Russie en France, où il bouleversa les codes de la danse classique, cette première historique inoubliable, qui redore avantageusement le blason du Bolchoï, où dans le domaine du ballet il ne s’est pas produit grand-chose de nouveau depuis des décennies, cette œuvre géniale, il faut bien le dire, a été montrée pour la première fois dans l’histoire du ballet sans la présence de son créateur ! Kirill Serebrennikov, l’auteur du livret, le metteur en scène du spectacle, était emprisonné chez lui, en résidence surveillée, pendant les premières, auxquelles, malgré ses demandes réitérées, on ne l’a pas laissé assister.

Kirill Serebrennikov fait depuis plusieurs mois l’objet de poursuites judiciaires. On l’accuse entre autres de s’être approprié des subsides alloués par le Ministère de la culture pour la création de plusieurs spectacles, qu’il n’aurait soi-disant pas montés… Or ces spectacles ont été vus par des milliers de personnes, aussi bien à Moscou qu’à Paris, où l’un d’entre eux a été montré au Théâtre National de Chaillot.

Ainsi, le scandale, le véritable scandale de cette soirée riche en émotions fortes, fut l’absence du metteur en scène, dont le Destin, par un effet de kaléidoscope, s’est indissolublement lié, à mesure que le spectacle se déroulait sous nos yeux, à celui de Noureev. Noureev l’exilé, qui avait été condamné par contumace en URSS, parce qu’en 1961 il avait osé faire front et ne pas revenir d’une tournée parisienne. Noureev le provocateur et l’iconoclaste. Noureev, la star. Noureev le solitaire. Noureev encore aujourd’hui rejeté pour son homosexualité ouvertement déclarée, Noureev, le génie de la danse enfin acclamé sur la scène du plus grand théâtre de Russie… Noureev était là, devant nous, comme un symbole, une icône, et l’auteur de la mise en scène n’était pas là, et son absence était aussi scandaleuse que la présence de Noureev qui avait tant scandalisé l’URSS par son absence et son exil en France… Et les deux personnages, l’auteur du spectacle et la légende recréée par lui sur scène (à partir des journaux intimes et de lettres d’amis du danseur), sont devenus une seule et même personne.

Et quand le public, les ministres et les oligarques, dont certains n’étaient pas tout à fait étrangers à l’emprisonnement du metteur en scène, quand tous se sont levés pour applaudir à s’en bleuir les mains, et  acclamer à s’en casser la voix, les artistes et les créateurs du ballet, le chorégraphe et le compositeur, qui montèrent sur scène avec des tee-shirts portant la photo du metteur en scène et le slogan « Libérez Kirill Serebrennikov », quand les ovations interminables ont fait trembler ces vieux murs qui en ont tant vu, tout le monde a senti, compris, éprouvé que le scandale était bien là…que le scandale, c’était que le spectacle « Noureev » était génial, et que le metteur en scène n’assistait pas à la première de SON ballet…et surtout que Kirill avait gagné !

Moscou, le 13 octobre 2017,

Bruno Niver