Comédie de Genève 6, bd des Philosophes 1205 Genève
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Un pur moment de bonheur

« Un con qui marche ira beaucoup plus loin qu’un intellectuel assis. » - Michel Audiard cité par une spectatrice

Les moments de bonheur sont rares, sont précieux. Ils nous aident à vivre. Ils restent dans notre mémoire et nous illuminent pendant les moments difficiles. J’ai vécu un de ces moments de bonheur intense et réjouissant lors du brunch de la Comédie du 11 octobre organisé en marge du spectacle Barbelo, à propos de chiens et d’enfants. Biljana Srbljanovic, l’auteure de la pièce était présente. Elle s’est exprimée sur le spectacle, sur sa vie, son travail. J’ai eu l’impression de rencontrer une grande sœur qui se posait les mêmes questions que moi. Ses réponses, alors que le français n’est pas sa langue maternelle, étaient d’une clarté, d’une précision désarmantes. Je ne résiste pas à la tentation de vous livrer quelques phrases qu’elle a prononcées au cours de cette rencontre. Je reviendrai peut-être ultérieurement de manière plus complète sur ses propos.

« Je suis un être très politique. »
« Très vite, je me suis sentie en conflit avec tout le monde autour de moi. Très vite, je me suis complètement engagée. »
« Personne n’a rien appris de la guerre. Qu’est-ce qu’on fait ? J’avais 26 ans. La vie commençait. »
« Il y avait une force de la jeunesse qui voulait en finir avec la génération de nos parents. »
Biljana Srbljanovic est née en Yougoslavie avant l’implosion de celle-ci. Elle est d’origine serbe. Elle a vingt-six ans quand le pays entre en guerre. Avant l’effondrement de l’ex-Yougoslavie, elle s’est déjà engagée dans l’action politique. C’est comme une seconde nature. Dans son discours, nulle volonté d’assouvir une quelconque soif de pouvoir personnel mais celle d’agir pour un monde plus juste.

« Je voulais tout simplement kidnapper le public et le torturer un peu. »
« On ne peut pas changer le monde avec l’art. On peut changer les personnes une par une. »
Biljana Srbljanovic est venue à l’écriture théâtrale par hasard. Et après ? Pourquoi créer ? Pourquoi faire du théâtre ? Biljana Srbljanovic répond à sa manière à ces questions. Elle est consciente que l’art ne changera pas le monde mais elle ne peut pas s’empêcher d’espérer qu’il y parvienne. Elle vit pleinement avec cette contradiction. Elle l’assume. Cela fait partie de son identité. De sa force.

« A un moment, on doit être naïf et débile et dire les choses comme elles sont. »
Pour elle, la naïveté, la débilité même, sont des formes de résistance. Dans un monde où tout le monde sait toujours tout, ne pas savoir peut devenir une force. C’est ainsi qu’elle voit le personnage de Milena dans sa pièce Barbelo. Avec sa naïveté, elle traverse les épreuves et ressort grandie. Libre.

« Moi, j’ai presque 40 ans et je parle toujours de ma mère. »
« Je suis une femme. C’est la seule chose que j’assume. Le reste est un peu flou. »
Les pièces de Biljana Srbljanovic sont souvent peuplées des mêmes personnages. Ils reviennent constamment pour poursuivre une discussion laissée inachevée dans une pièce précédente. Le personnage de la mère est un de ces personnages récurrents. Cette mère entre souvent en confrontation avec la femme, le statut de femme.

« Il faut que je trouve en moi ce noyau de conformisme et il faut que je l’arrache. »
Biljana Srbljanovic de sa voix douce nous dit qu’elle est heureuse dans sa vie, que tout va bien, qu’elle n’a pas de raison de se plaindre. Puis elle s’écrie. Ce n’est pas normal. Comment aller si bien quand le monde autour de nous va si mal ? C’est impossible. Comment faire face à ça ? Je la comprends si bien. Moi aussi, je ressens cette inquiétude. Je la partage. Avec ses propos, elle me fait penser à Pier Paolo Pasolini, lui, l’homme non conforme.

« Les bébés pas nés sont aussi des victimes de la guerre. »
Elle nous parle des bombardements sur la Serbie par les forces alliées. Des radiations. De toutes ces femmes, ces hommes qui sont devenus stériles avec la guerre. De l’envie d’enfanter qui n’est plus là. De la peur du futur. Des enfants non nés qui sont aussi des victimes de la guerre.

« Parce qu’on était pas assez naïfs, on n’a rien fait. »
« Il y a une brutalité et une naïveté de la génération qui vient qui va peut-être changer le monde. »
Avec plusieurs de mes amis, nous avons l’impression d’être une génération de la transition. Nous sommes à la frontière entre deux mondes. Celui de nos parents. Celui de nos enfants. Nous nous trouvons au moment du basculement. Nous sommes lents. Très lents. A force de penser, de parler, nous n’agissons pas. Conscients des erreurs, des errements de nos parents nous ne savons pas les transformer pour en faire les moteurs de nos actions. Nous avançons dans la vie en vaincus. Nous sommes très largement désabusés. La nouvelle génération qui vient semble affranchie de tous ces scrupules, ces questionnements. C’est une génération qui a grandi dans un monde hyperactif. Changeront-ils le monde ? Je n’en sais rien.

Biljana Srbljanovic, l’athée, finit par nous parler de la malice de la vierge. Elle a un vrai sourire sur le visage. Elle s’amuse. Elle hésite. N’impose rien. S’excuse presque. La vie est devant nous…

Le blog est actuellement rédigé par Jérôme Richer, auteur en résidence à la Comédie.

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