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Entretien avec Anne Bisang

Anne Bisang, metteure en scène et ancienne directrice de la Comédie de Genève de 1999 à 2011, nous parle de Small g, une idylle d'été, à l'affiche du 22 janvier au 1er février 2020.

Small g est d’abord un roman de Patricia Highsmith. Pourriez-vous nous dire en quelques mots de quoi il est question dans le roman et quelles sont les raisons qui vous ont motivée à vouloir l’adapter à la scène ?
Small g évoque la vie d’un café de quartier à Zurich dans les années 90 - le Café Chez Jacob – qui, en fin de semaine, devient Small g, un bar gay friendly. Dans ce qui est son dernier roman, Patricia Highsmith brosse le tableau d’une société confrontée à l’évolution des mœurs, aux menaces du sida, de la drogue et à l’insécurité urbaine.
Hanté par le meurtre de son ami Peter poignardé à 20 ans par des inconnus, Rickie reprend vie au contact de Luisa, jeune couturière qui subit la tyrannie d’une patronne trouble. Faisant irruption dans sa tristesse, la jeunesse étincelante de Teddie rallume le désir au cœur de l’été. Mais Teddie n’a d’yeux que pour Luisa… que Dorrie convoite à son tour. Le sous-titre « une idylle d’été » suggère un emprunt au "Songe" de Shakespeare auquel Highsmith ajoute malicieusement une dimension queer en abordant, en précurseuse, la question du genre. Si un souffle d’émancipation et de fête traverse les personnages, des ombres menaçantes rôdent devant la porte…

Ce roman est à la fois la photographie d’un monde disparu, d’un monde qui pourrait être, et d’une réalité très actuelle. Le contexte du roman est celui de la Zurich underground des années 90, ces années marquées par l’apparition du sida. Est-ce que ce contexte fait écho, selon vous, à la période que nous vivons ? Pensez-vous qu’il reste aujourd’hui des traces de ces années, notamment pour la communauté homosexuelle, ou pensez-vous au contraire que les choses ont radicalement changé ?
Le roman dépasse son contexte historique car il est visionnaire. Dans ce dernier livre testamentaire, Highsmith prend avant tout parti pour le combat des forces vives de l’intime, du bonheur contre le poids d’une morale oppressante, voire mortifère. Nous sommes au cœur de cet enjeu aujourd’hui avec le retour d’un conservatisme rampant, couplé au péril des fondamentalismes religieux qui menacent très directement les libertés des femmes et des homosexuels, hommes et femmes. 

L’adaptation théâtrale du roman sera signée par Mathieu Bertholet, avec qui vous avez déjà collaboré pour Méphisto/rien qu’un acteur. Quels seront les axes de cette adaptation ? Est-ce vous conserverez la structure linéaire du récit romanesque ?
La première étape pour Mathieu Bertholet consiste à mettre à jour toutes les pièces constitutives du roman. La construction de l’adaptation se fera à partir des fragments que nous aurons choisis sans forcément conserver la structure linéaire. Nous voulons restituer le climat très "highsmitien" du livre : ce sentiment de danger diffus qui caractérise toute l’œuvre de cette grande « poétesse de l’appréhension » comme la décrivait avec admiration l’écrivain Graham Greene. Sans oublier les retournements de situation chers à Patricia Highsmith.

Pourriez-vous nous parler de vos intentions de mise en scène ?
J’imagine mon travail autour de ce projet comme la réalisation d’une « fresque théâtrale ».
Le roman contient des personnages, des intrigues mais il est aussi la photographie d’un moment. Pour rester fidèle à l’œuvre, il y aura donc une alternance entre des moments « atmosphériques », des moments de récit et des phases de jeu.

Comment travaillez-vous avec les actrices et les acteurs ? Avez-vous, au fil des années, développé, une démarche/une technique/une façon de faire particulière, qui vous soit propre ?
J’ai toujours été réfractaire à la notion de « méthode » car elle comporte le risque de la répétition. Je ne suis pas la même personne de spectacle en spectacle. Mais il y a des invariants dans mon travail : partir d’un important travail d’immersion dans la matière et favoriser l’émergence d’un imaginaire collectif dans lequel les comédiennes et les comédiens sont en première ligne, puis composer l’écriture scénique du spectacle avec tout ce qui survient.
Surtout l’imprévu.

Propos recueillis par Arielle Meyer MacLeod
 

Photo : © Guillaume Perret