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Entretien avec Claire de Ribaupierre

Claire de Ribaupierre, dramaturge, nous parle de Concours européen de la chanson philosophique, créé avec Massimo Furlan. Le spectacle est à l'affiche de la Comédie de Genève du 24 au 28 septembre 2019.

Votre nouvelle création avec Massimo Furlan propose un dispositif inédit… Pourriez-vous nous le décrire ?
Ce nouveau projet est un clin d’œil à notre spectacle 1973, créé au Festival d’Avignon en 2010, qui consistait en une reconstitution de l’édition 1973 du Concours Eurovision de la chanson.
Cette fois il ne s’agit pas de rejouer une archive, mais de monter de toutes pièces un concours qui mette en valeur les paroles des chansons interprétées. C’est à des penseuses et des penseurs (philosophes, historiens et historiennes, anthropologues...) que nous avons confié la tâche d’écrire ces textes. Sur la forme, les textes empruntent les codes poétiques de la chanson, à savoir une structure composée de couplets et d’un refrain, parfois en rimes. Sur le fond en revanche, il n'est pas question de poésie, de lyrisme ou de sentiments ; il s’agit au contraire de mener une réflexion sociologique, anthropologique ou philosophique sur le monde contemporain. Les auteurs partent ainsi d’un concept, d’une idée, et lui donnent la forme d’une chanson.
Un jury assistera au concours. Il sera composé d’intellectuels, femmes et hommes – des spécialistes en histoire contemporaine, philosophie, écologie, anthropologie, sciences de l’environnement, etc. Les membres du jury interviendront entre les chansons pour prolonger la réflexion amorcée par les paroles et en débattre. Ce jury d’experts est une référence aux nombreuses émissions télévisuelles qui ont recours à des spécialistes pour commenter les performances des candidates et candidats dans toutes sortes de domaines, de la chanson au sport en passant par la danse et la cuisine. Les discours analytiques développés par les membres du jury occuperont une place centrale dans le spectacle et constitueront ainsi une deuxième opportunité de mettre la pensée au cœur du dispositif. Ils donneront lieu, à chaque représentation, à des débats uniques, passionnants et érudits, drôles et insolites. Ils contribueront, avec les chansons, à dessiner un état des lieux de la pensée contemporaine et à montrer, avec humour et en même temps beaucoup de sérieux, la beauté et le plaisir de réfléchir et de penser.

Votre démarche, à Massimo Furlan et à vous, contribue à redonner une certaine noblesse à ce que l'on appelle la culture populaire. Mais qu'est-ce que la culture populaire ?
La culture populaire est celle qui appartient à tous. Pour nous il s'agit de la première culture, celle dans laquelle on est tout de suite plongé – la culture du cinéma, de la télévision, de la chanson –, celle qu'on apprend dans la rue, au contact les uns des autres. C'est la première culture dans le sens où c'est celle qui vient avant la culture qu'on pourrait dire "cultivée" qui, elle, nécessite une éducation particulière et une formation. La culture populaire serait la culture à laquelle on accède sans formation et qui de ce fait touche le plus grand nombre.

Quel est votre rapport à cette culture-là ? De vos travaux précédents émanaient beaucoup de tendresse et de respect. Ce nouveau spectacle introduit, il me semble, une volonté critique.
Oui, il y a une volonté critique. Mais pas envers la culture populaire, plutôt envers la séparation des mondes, celui de la pensée d'un côté et celui du divertissement de l'autre. Nous voulons les croiser, les entrelacer, et observer les effets de cette rencontre. En introduisant la pensée dans le canal de la chanson, nous parions sur l'idée que l'on peut penser en écoutant une chanson populaire.
Cette démarche implique un double mouvement d'ouverture. De la part des philosophes qui, en écrivant ces chansons, affirment d'une certaine manière : « oui la pensée a comme vocation de s'adresser aux gens, la pensée ne relève pas de l'entre soi, la pensée, notre pensée, concerne le monde et il faut que le monde l'entende et la pense avec nous ». De la part de la musique populaire aussi, qui doit élargir ses contenus à des questions qui viennent d'horizons plus larges et ne pas se cantonner à la répétition de thèmes toujours identiques. 

Mais ces thèmes ne sont-ils pas justement ce qui caractérise cette culture dite populaire ? Votre démarche ne risque-t-elle pas de la dénaturer ?
C'est drôle, oui, vous avez raison, c’est délicat ! Nous craignions en effet que cela la dénature. Mais en écoutant les compositions musicales des jeunes de l'HEMU, nous avons entendu de vraies chansons populaires, avec des refrains et des mélodies qui tournent dans nos têtes, avec des paroles – qui sont des mots de philosophes – mais qu'on retient. Nous redoutions que cela donne de grandes tirades un peu précieuses, mais pas du tout. D'une part parce que les philosophes ont joué le jeu – ils ont écrit avec l’idée de la ritournelle –, et d'autre part parce que les musiciens se sont approprié ces textes pourtant philosophiques avec beaucoup d'aisance.

La culture populaire serait, dit-on, une culture du plaisir immédiat et de l'émotion brute, par opposition à la culture que vous disiez "cultivée" qui s'adresserait à un public qui a les moyens de décoder parce qu'il a accès au savoir, au deuxième degré, à la complexité de la pensée. Votre projet consiste donc en quelque sorte à introduire de la distance, de la pensée dans cette forme populaire. Mais est-ce que ce faisant vous ne transformez pas cette culture en une culture élitiste ?
Évidemment la question se pose, d'autant que nous allons jouer le spectacle dans des théâtres – le public sera donc un public qui va au théâtre et qui, de ce fait, est déjà un public qui a accès à la culture. Mais ces chansons ont quelque chose de très entraînant – ce sont des tubes, et les tubes touchent tout le monde, aussi bien le public populaire que le public cultivé, parce que nous sommes tous sensibles aux tubes. 

Oui mais reste quand même la question de l'adresse…
C'est vrai. Idéalement il faudrait que ces chansons passent à la radio ! Il faudrait qu'elles puissent être diffusées ailleurs, pas seulement dans des théâtres, mais aussi à la télévision (on y travaille !) afin de toucher ce public autre que nous aimerions atteindre.

Y a-t-il une part d'autodérision dans ce projet ?
Oui bien sûr. De la part des uns et des autres d'ailleurs. J'ai adoré la façon dont les philosophes se sont prêtés à l'exercice, avec sérieux et en même temps avec un sourire. Ils ont écrit des textes qui tous empoignent avec rigueur les questions posées, mais le simple fait de jouer le jeu marque une distance un peu malicieuse vis-à-vis d'eux-mêmes.
De leur côté les musiciens ont suivi la consigne consistant à composer des tubes sur la base de ce matériau dont ils devaient prendre soin, ne pouvant ni couper, ni transformer les textes porteurs d'un message qui doit trouver sa place dans la musique.
Les jurés également, qui seront sur scène, ont accepté de faire partie d'un dispositif qui exige de penser sérieusement dans un cadre qui lui ne l'est pas – une émission de variété, fictive qui plus est.

Comment alors se négocient le 1eret le 2ème degré ?
Il s'agit d'un jeu d'équilibre. Parfois nous serons dans le 1er degré, parfois dans le second. Comme un mouvement de balancier. Tout le monde va donc être tantôt sur un pied tantôt sur l'autre, et c'est exactement cela qui nous intéresse, ne pas être complètement d'un côté ou de l'autre, pour garder son sens critique en alerte et témoigner d'une forme de respect à la fois pour cette pensée et pour cette musique.
Ce n'est que comme cela, nous semble-t-il, que l'on peut créer du lien.
La culture populaire, par nature, crée du lien. La pensée aussi devrait le faire mais ne le fait pas, alors que c'est la seule façon pour elle de devenir politique et d'agir dans l'espace social.

Dans votre dossier vous dites qu'avec ce spectacle vous cherchez à pourfendre le discours populiste de plus en plus prééminent qui vise à disqualifier la pensée.
Oui. Le discours populiste nie la place et la nécessité de la pensée, mène une propagande de la bêtise et de l'ignorance, produit des discours binaires et réduit le monde à des systèmes simplistes. C'est cela qui est tellement dangereux.
Le problème c'est que la pensée reste en général cantonnée dans des lieux dévolus à la pensée, des lieux clos, comme l'université par exemple. Nous voulons remettre la pensée au cœur de la cité, débattre, entendre les philosophes s'engager, descendre dans l'Arena et la modifier, et ainsi désamorcer le discours populiste qui veut se débarrasser de la pensée parce que celle-ci l'entrave.

Propos recueillis par Arielle Meyer MacLeod