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L’écriture de soi au théâtre : Sara - Mon Histoire Vraie (1)

Le regard de la dramaturge


Mon histoire vraie. Tout est dit dans ce titre apparemment innocent, tout des questions que soulève l’écriture de soi au théâtre. Car Sara - Mon Histoire Vraie (1) de Ludovic Chazaud appartient à ce genre nouveau que l’on voit fleurir sur les scènes contemporaines, celui de l’autofiction théâtrale.

Dans le prologue, Ludovic Chazaud, auteur et metteur en scène du spectacle, livre la règle du jeu : en 2014, lors d’une fête de famille, il a revu Sara, son amour d’adolescence, perdue de vue depuis 18 ans. Il a demandé à Sara de lui raconter une histoire, une histoire importante, de celles qui ne laissent pas une vie indemne. « Ma proposition était que cette histoire devienne le germe de réalité qui fait pousser la fiction », annonce-t-il, tout en s’amusant de ce qu’il appelle une métaphore potagère.

Mais qu’est-ce que l’autofiction ?

Le théâtre est un art poreux, qui fait feu de tout bois. Il accueille des pratiques hétérogènes et les mutations formelles et esthétiques d’autres champs artistiques, que ce soit les arts plastiques, les arts visuels ou la littérature. L’autofiction, elle, vient du champ romanesque, où elle est apparue comme une sorte de modalité nouvelle de l’écriture de soi, qui se complexifie dès lors qu'elle émigre sur un plateau de théâtre où le « je » n’est plus seulement une entité textuelle mais un corps qui parle. Une strate de plus, qui brouille un peu plus les questions d’identités posées par ce « je » qui se raconte.

Alors pourquoi autofiction plutôt que autobiographie ? Parce que « si j’essaye de me remémorer, je m’invente » affirme Serge Doubrovski, l’auteur du fameux Livre brisé sous la plume duquel est apparue pour la première fois le néologisme. L’autofiction serait au fond comme une autobiographie consciente des effets de fiction qu’elle produit, consciente de l’impossibilité ontologique qu’il y a à écrire sa vie.  Elle se déploie ainsi dans une narration fragmentaire, elliptique, non chronologique, une narration qui inclut l’acte même de la remémoration, ramène les événements du passé dans le temps de l’énonciation – annulant ainsi la distance temporelle entre le passé et son évocation –,  tout en problématisant sans cesse son propre projet pour en souligner les hésitations et les doutes. 

Ce n’est donc pas tant la vérité des faits narrés qui caractérise l'autofiction, mais l’authenticité d’un « je » qui se cherche dans le langage, par le langage, à travers le langage. Un « je » qui n’a d’autre vérité que l’affirmation de son manque à soi, de son éclatement, de son instabilité.

Une histoire vraie ?

« J’écrivais tout ce qu’elle me racontait, mais tout ce qui était réel prenait des allures de fiction » dit encore Ludovic sur la scène avant d’ajouter : « ce soir vous assistez à une fiction pleine de réalité ».

Alors ? Réalité ou fiction, cette histoire vraie ? Ce canular cruel, ce truc pas très propre où une victime expiatoire est sacrifiée sur l’autel des failles narcissiques et des comportements mimétiques de l'adolescence. Cette histoire idiote qui vire au cauchemar et laisse à jamais un goût amer. 

Les temporalités se mélangent. Il y a l’ici et maintenant, le seul réel tangible, celui du plateau sur lequel évoluent l’actrice Céline Nidegger – « elle est réelle, l’actrice » , dit Ludovic – qui joue à être Sara, mais ce n’est pas son vrai nom, la jeune fille de la (vraie ?) vie de Ludovic, et Mathias Glayre qui incarne un Ludovic passé dès lors dans le camp des personnages ; il y a le moment de la remémoration, en 2014, Ludovic et Sara se voient régulièrement, dans le salon aux canapés en cuir blancs de Sara, et puis il y a le temps des faits, 1997, celui du lycée, des amours adolescentes.

Qui est qui, dans ce récit où les protagonistes sont à la fois narrateurs et acteurs de leur propre histoire truffée de « elle dit/il dit » durassiens ?

Le titre, Sara - Mon Histoire Vraie (1), pose en creux toutes ces questions. De qui est-ce la vraie histoire ? De Ludovic ? De Sébastien, Magali ou Sara ? Sara, même si ce n’est pas son vrai nom, existe-t-elle ou n’est-elle qu’un personnage inventé par Ludovic ? Et cette histoire, qui d’après Ludovic serait une fiction poussant sur un champ de réalité, peut-être est-elle au contraire du réel qui fleurit sur le terrain ô combien propice à la fiction qu’est la scène théâtrale ?

Ce sont les questions qui sont intéressantes évidemment, pas les réponses, ces questions qui retournent les effets de réel en effets de fiction, brouillent l’art et la vie et mettent dos à dos fantasme et réalité pour mieux poser une autre question, plus lancinante que jamais, la question que pose ce récit, vrai ou faux peu importe, une question qui nous percute avec violence : est-ce qu’on choisit de devenir un bourreau ?

Arielle Meyer MacLeod