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Denis Maillefer aux pompes funèbres

Quelques notes de stage

A l’automne 2016, pour préparer le spectacle Mourir, dormir, rêver, peut-être Denis Maillefer approche les Pompes Funèbres du Léman (PFL) à Vevey. Il souhaite faire des interviews de Sarah et Philippe, qui dirigent cette petite entreprise. Finalement il lui est proposé de faire un stage. Alors, pendant quelques semaines, le metteur en scène travaille, sur appel, et devient stagiaire. Cette expérience lui servira de base pour écrire le spectacle. Voici quelques-unes de ses notes, prises jour après jour, de manière rapide, afin de ne rien oublier ensuite.

Accueil famille Françoise *

Nous sommes dans le bureau des Pompes Funèbres du Léman, à Vevey. Un soir.
Avec Jérôme, Anna, Marie.
Nous les accueillons, pour organiser cérémonies et formalités autour du décès de leur maman Françoise. Je suis avec Philippe, des PFL. Une toute petite entreprise de deux associés, Sarah et lui. Je suis présenté comme stagiaire.
Marie, 38, est né d’un premier lit, comme on dit.
Jérôme est le cadet, il est policier à Police Riviera. Anna je ne sais pas. Elle est jeune, son amoureux se nomme Chris, à ce que je comprends. Je comprends aussi qu’il n’y a plus de mari dans les parages, ni premier ni second.
Ils sont timides, et assez clairs, aussi. Sérieux, retenus, émus, ils ont des notes, ils ont déjà parlé entre eux, prévu un certain nombre de choses.
Leur maman est morte voici quelques jours. Elle était en vacances avec Anna, à Majorque, et puis pancréatite, complications, rapatriement, CHUV, arrêts cardiaques, vomissements intenses, opérations. Elle est morte à 59 ans.
Ils voudraient que ce soit lundi, la cérémonie, mais lundi les curés ne travaillent pas. Philippe va essayer mais il ne promet rien. Je me dis que ce sera mardi.
Ils ne trouvent plus un bijou qu’ils voudraient qu’elle porte. S’ils le retrouvent, même au dernier moment, il sera dans le cercueil, autour de son cou.
Ils ont beaucoup de questions. Ils sont inquiets pour les factures. Marie a travaillé dans le contentieux et ne supporte pas les retards de paiements. Ils demandent s’ils peuvent utiliser l’argent de la maman pour payer. Oui, dit Philippe, s’ils peuvent prouver à quoi ils l’ont utilisé.
Ils ont choisi les habits, ils les donneront demain. Ils s’excusent de demander s’il faut prévoir des sous-vêtements. Je pense que ce serait bien, oui, dit Philippe.
Ce sera dans une petite église de Vevey. Jérôme dit qu’il peut négocier pour le parking, il connaît.
Le corps est au CHUV. A leur demande (celle des 3 enfants), une autopsie a été pratiquée, pour comprendre ce qui s’est vraiment passé. Ils en ont besoin.
Marie est habitée par la dernière image de sa maman ; sur son lit de mort, elle avait un œil un peu ouvert et cette image la poursuit. Elle voudrait la revoir différemment, et avoir ainsi un autre souvenir. Elle sera dès le lendemain au funérarium de Vevey, ils pourront la voir quand ils veulent, il y a un code pour les familles. Elle est derrière une vitre, mais on peut aussi aller tout près d’elle, la toucher. Philippe propose de l’accompagner si elle ne veut pas aller seule. Jérôme et Anna ne veulent pas voir leur maman ainsi.
Par contre, il y a une longue discussion pour que le cercueil soit ouvert dans l’église, au moins avant la cérémonie, pour celles et ceux qui voudraient lui dire au revoir en la voyant. Cela ne se fait pas trop mais Philippe dit que c’est possible.
On parle des fleurs, sur le cercueil. Il y a une fleuriste qui fait de belles choses, sauvages. Exactement ce qu’il faut pour notre maman, dit Anna (ou Jérôme, je ne sais plus). Ils peuvent l’appeler, même aller la voir (la fleuriste) pour dire ce qu’ils veulent.
Philippe les encourage à ne pas ne pas demander quelque chose. Il dit que ce moment est pour eux, et que beaucoup plus de choses sont possibles que ce que l’on croit.
Ils semblent très rassurés que les pompes funèbres s’occupent de tout. Ils s’excusent en disant qu’ils n’ont pas l’habitude. Personne n’a l’habitude, répond Philippe.
La cérémonie est à régler avec le curé. Ils veulent des musiques, et des chants d’oiseaux, de nature. Tout est possible, dit Philippe. C’est un des mots de la soirée. Possible. Il déconseille par contre les chants d’oiseaux à la sortie, c’est trop vide.
Vient le moment du cercueil. Il y a un léger désaccord. Le plus simple, très brut, recueille l’approbation de Marie mais Jérôme est très opposé. « On dirait un bricolage de travaux manuels ». Finalement, le modèle un peu plus ouvragé, laqué, fait l’unanimité. Ils demandent le prix. 1050 francs.
Un devis est calculé, qui comprend l’ensemble des prestations des PFL. Soit le transport depuis le CHUV, la préparation du corps, le funérarium, le transport à l’église, l’organisation de la cérémonie, le transport à Montoie pour la crémation, la crémation, la remise des cendres. Ils sont scandalisés du prix de l’annonce dans «24 Heures », entre 500 et 800 francs. Le devis total se monte à un peu plus de 3'000 francs. Il faudra ajouter les fleurs, le traiteur. Pour le traiteur, c’est environ 18 francs par personne, il faut ajouter le vin. Il y a une longue discussion sur le nombre de personnes. Ce sera dans une semi-intimité, il y aura 70 personnes, ils ont compté assez large. Ils hésitent s’il faut dire 60. Finalement 70 est conservé. Ils sont surpris du prix total. Ils pensaient que ce serait beaucoup plus. « Des dizaines de milliers de francs ».
Il est légal, dans le Canton de Vaud, de répandre les cendres où on veut. S’ils veulent faire ainsi, pas besoin d’acheter une urne, les PFL leur en prêtent une.
Jérôme demande qui va s’occuper de sa maman. Il a peur que ce soit comme une usine. Je lui rappelle que c’est une toute petite entreprise. Il me demande si je serai là pour la cérémonie, je dis oui.
Ils sont organisés, ils ont pris des notes. Et désemparés aussi. C’était très inattendu, ils ne réalisent pas. Marie a l’air très angoissée.
Ils sont très inquiets des papiers, du futur. De la LPP, elle a fait plein de petits boulots les dernières années, il faudrait savoir si c’est de l’argent éparpillé. Je leur indique comment se renseigner, avec le numéro AVS, mais la LPP est perdue, hélas, je leur rappelle, elle était trop jeune. Par contre, je leur suggère de regarder s’il y a un 3ème pilier. Elle était très organisée, il y beaucoup de classeurs, dit Jérôme, on va trouver.
Il faut encore signer quelques papiers. Un document indique qu’ils ont choisi librement leur entreprise. Qu’ils n’ont pas été influencés, par le CHUV par exemple. Il y a eu des cas douteux, explique Philippe. Le Juge de Paix prendra contact avec eux pour l’acte de décès, les questions officielles, l’héritage. Apparemment, il y a un testament.
Je vois une vie qui défile. Travail, enfants, divorce, emplois, maladie, mort, chagrin. Cela me touche. Je pense sans y penser à « Une vie », de Maupassant.
On se sépare, cela a duré presque trois heures. Ils vont aller préparer les habits pour le lendemain, et la trousse de maquillage, pour qu’elle ait son rouge (à lèvres).
Philippe me dit que c’était assez dur, pour lui, que c’était une situation difficile.
C’est étrange d’aller ensuite à la gare, de réaliser que j’ai un peu faim, de rentrer, de regarder des vivants dans le train.

Levée de corps Françoise CHUV

Devant la porte de service de la morgue du CHUV. J’attends le corbillard des PFL. On vient chercher (levée de corps) la dépouille de Françoise, dont on a vu la famille le soir avant. Nous sommes accueillis par le maître des lieux, Dominique. Tous les morts du CHUV passent « chez lui ». Il apporte un soin incroyable aux défunts, il les lave, les prépare. Il est jovial, chaleureux. « Vous venez pour qui ? ». Quand on dit le nom, il fait une petite moue. Autopsie. Je comprends que ce ne sera pas facile. Nous passons quelques couloirs impersonnels. Et nous arrivons dans une salle qui ressemble un peu à un entrepôt frigorifique. Dominique amène le corps sur un chariot en métal. Le corps est enveloppé comme dans un drap blanc, un peu taché de sang, cela ressemble à un linceul. Le drap est retiré. C’est une vision difficile à soutenir. Le corps est là, il a été ouvert pour l’autopsie, une immense cicatrice verticale va du sommet du thorax au ventre, juste au-dessus du pubis. La suture est sommaire. Il y a une grosse plaie à la naissance du cou, à gauche, qui coule encore un peu. Le corps est tuméfié, gonflé d’eau. La personne est corpulente, son visage est marqué, les paupières gonflées. C’est la mort, c’est brut, c’est au CHUV dans une salle simple et sans âme. Dehors chacun vit et s’affaire, c’est vraiment étrange. Nous mettons des gants en latex bleu. Il s’agit d’abord de mettre une couche. Tu m’aides, me dit Philippe, ou tu veux que Dominique le fasse avec moi ? Je lui dis que ce premier geste, je veux bien qu’ils le fassent. Une grande taille, dit Dominique. Ils lui mettent une couche. Il y a une semaine, les Baléares avec sa fille, ce matin froid le CHUV, une couche, on est peu de choses, comme on dit, bêtement, et cela me paraît à l’instant si vrai. Il faut l’habiller. Une culotte. Un pantalon beige clair. Je prends la jambe droite, je ne pensais pas que cela serait si froid, c’est de la peau, elle est glacée. J’habille une femme morte. Le pantalon est trop petit, avec la peau gonflée et la couche. On l’enlève, Philippe fait une incision à l’arrière, et on le remet, cela va, on peut le fermer. Le soutien-gorge est rose, joli. Je me dis, un jour, elle a choisi ce sous-vêtement pour se faire plaisir, pour se sentir jolie, pour faire plaisir à quelqu’un d’autre peut-être. Elle sera brûlée avec. La blouse est fuchsia, avec des motifs, peut-être des fleurs. Je lève le bras droit, doucement, en la tenant par le poignet, et on enfile la blouse. Le cercueil choisi hier soir est installé sur le petit charriot à côté. Philippe demande si on peut emmener le drap, Dominique est d’accord. Et donc nous la portons avec le drap, je suis du côté des pieds, et nous l’installons dans le cercueil. Il y avait une petite inquiétude sur la corpulence, mais nous parvenons à l’installer. Nous fermons le cercueil, juste avec deux vis. Il y a un papier à signer, et nous sortons. Nous l’installons dans le corbillard, qui n’est pas noir ni même gris, mais bleu. Nous partons direction Vevey. Philippe est un peu inquiet. La famille voudrait voir le corps, surtout Marie la fille aînée, pour être apaisée et garder une belle image de sa maman. Et ce n’est peut-être pas une bonne idée. De mon côté, je ne voudrais pas voir quelqu’un que j’aime dans cet état, elle est vraiment marquée par la fin de sa vie, les opérations, l’autopsie. Philippe me dit qu’il faut conduire prudemment, car le corps pourrait couler. De la même manière, pas question de stationner longuement dans une pente…

Nous arrivons au funérarium de Vevey. Au milieu du très beau cimetière. Nous sortons le cercueil, et nous le descendons, via un monte-charge, dans une salle de préparation au sous-sol. Heureusement que la part de portage réel est minime, je suis frappé par le poids, c’est affreusement lourd. J’imagine les levées de corps dans les immeubles sans ascenseur (ou avec un ascenseur trop petit). De quoi se meurtrir le dos d’une manière assez évidente. D’abord, nous installons le cercueil dans une salle glacée, dans l’espoir que les traits du visage se détendent. Pendant ce temps, nous préparons le matériel. La décoration de l’intérieur du cercueil, et aussi un tissu très absorbant que nous installerons dans le fond du cercueil, au cas où du liquide coule encore du corps. Nous sortons le cercueil de la chambre très froide. Il ne fait pas très chaud non plus où nous sommes. Nous ouvrons le cercueil. Gants en latex bleu. Je mesure le tissu absorbant au-dessus du cercueil, et je m’apprête à le découper. Philippe me demande de ne pas le faire sur le cercueil. Je me suis un peu habitué à la présence du corps. Nous installons ce tissu sous le corps. J’ai pris le vernis à ongle rouge apporté par la famille, et je commence à vernir les ongles des pieds. Je m’applique. Je n’ai pas mes lunettes, je dois reculer un peu. Le concret de la vie, ce trivial et basique, est présent à chaque instant. En même temps, c’est un moment vraiment à part, comme confiné dans un espace-temps à nul autre pareil. C’est des gestes très simples. C’est un soin. Je me sens utile, c’est une sensation étrangement gratifiante. Philippe s’est absenté un instant à la voiture. Je suis seul. J’ai bêtement un peu peur. Sarah, des PFL, arrive, elle a été appelée à la rescousse pour le maquillage du visage. Soudain je suis très ému, je ne sais pas pourquoi, je suis triste pour elle je crois. Une vie, du travail, des enfants, deux divorces, et puis soudain plus rien. Un corps que l’on apprête. Je pleure. Philippe me dit ça va ? S’il y a des larmes il y a des larmes, tu veux sortir ? Non, je ne veux pas. Sarah est assez dubitative sur l’idée de montrer le corps à la famille, elle aussi. Son attitude me montre que ce n’est pas habituel. Elle va essayer de faire au mieux, dit-elle. Longue application du fonds de teint. Pendant ce temps, une sorte de carton est posé sur le bas du corps, un peu surélevé. Le « joli » tissu est posé dessus. Le bas du corps disparaît. Les chaussures ont été laissées à côté des pieds, impossible de les enfiler. Nous avons aussi disposé le tissu de décoration tout autour de l’intérieur du cercueil. Blanc cassé, avec une sorte de décoration sur le haut. Un oreiller est sous la tête, son oreiller. Pendant que Sarah maquille, je fais les mains, les ongles. La main droite, Philippe la gauche. Nous appliquerons une couche de rouge, une couche de brillant. Je rate un peu l’auriculaire, il y a un peu de rouge sur le doigt, je suis inquiet, je n’ai pas envie que ce soit moche. Un peu de dissolvant arrange le tout. Elle a l’air plus paisible. Sarah, avec l’aide d’une photo où je ne reconnais pas du tout le visage que j’ai sous les yeux, tente de faire une coupe de cheveux, avec l’aide du gel de la défunte. C’est mieux. Je lui pose ses lunettes sur le visage. Philippe installe une chaîne en or autour de son coup, sans pouvoir faire le tour en en entier (toujours à cause du corps gonflé). Un peu plus tôt, il a installé un gros pansement à la base du coup, pour éviter que la blessure ne suppure. Nous avons heureusement une écharpe que nous disposons pour que cette blessure soit invisible. Sarah lui met du rouge à lèvres, assez brillant. Les mains sont posées sur le bas du buste. Je tente de lui mettre son bracelet en or, le fermoir est récalcitrant, surtout avec les gants, surtout sans lunettes… Il est convenu qu’un téléphone sera fait à Marie pour lui expliquer comment est le corps. Pour ne pas que cette vision, si elle n’est pas ce qu’elle attend, ne la poursuive pendant des années. Nous avons une énorme responsabilité dans ces moments, me dit Philippe. Nous avons fini. Nous rangeons le matériel. Les déchets (gants, tissus, cotons) doivent être emportés. Alors que la mise à disposition du local est payante. La taxe au sac a des répercussions inattendues. Nous remontons le corps, toujours avec le monte-charge. Nous l’installons dans la petite salle qui lui est réservée. Il y a un local dans le local, avec une grande baie vitrée. On peut voir le corps du dehors, ou choisir de venir proche de lui. A l’intérieur de cette salle dans la salle, il fait glacial. Le corps sera là cinq jours. Il faudra venir la voir tous les jours, et sans doute fermer le cercueil dans deux jours, c’est trop long.

Nous sortons. Le temps est splendide. Des promeneurs profitent du cimetière. Dans le train, je vois le lac, c’est beau. Je croise une étudiante de la Manufacture. Je lui raconte un peu. Je me rends compte à mon ton que je suis un peu sonné. Je suis content, pourtant. J’ai aimé faire cela, un geste, encore une fois, nécessaire et utile.

Cérémonie pour Françoise

D’abord nous allons laver la voiture. Il pleut, et elle sera sale très vite, mais il s’agit que le véhicule soit dans le meilleur état de propreté possible. Puis nous allons chercher le corps, qui est toujours au funérarium de Vevey. Le visage me paraît plus détendu que lorsque nous l’avons installée voici quelques jours. Nous fermons le cercueil. Philippe a pris la visseuse. Et nous partons pour l’église. Elle est assez jolie, cette église. Nous portons le cercueil, puis le glissons sur un petit chariot. Un tissu pourpre est sur la chariot. Nous l’installons devant l’autel. Le corps « regarde » l’autel. Chez les protestants c’est le contraire, ils « regardent » la sortie. La fleuriste a livré deux paniers et une immense gerbe, cette dernière pour le cercueil. C’est un peu « fou fou », comme annoncé. La famille est allée discuter avec la fleuriste. Il y a aussi deux autres bouquets, livrés par un autre fleuriste. Nous les installons au mieux, en prenant du recul dans l’église pour avoir une meilleure impression visuelle. Le traiteur est arrivé, il s’installe dans la petite salle voisine de l’église. Nous l’aidons à installer les chaises.

Jérôme, le fils cadet, arrive. Il regarde le cercueil, les fleurs. Il trouve que c’est très beau, il est aussi un peu fâché qu’il y ait d’autres fleurs. On avait dit pas de fleurs, dit-il. Entre-temps, Sarah a payé le sacristain. Le service est gratuit, mais il faut payer ce service de conciergerie. Le curé est lui aussi arrivé. Il plaisante un peu, et cela me semble assez déplacé, il fait une « sortie » plus que douteuse à propos des pompes funèbres qui seraient tentées d’assassiner des gens pour le profit (!). Vraiment étrange. Cela laisse à craindre pour la cérémonie. Jérôme a pris les CD des musiques choisies. Un test est fait avec le sacristain, « régisseur son » de la cérémonie. Philippe se met d’accord avec Jérôme pour l’annonce à la fin, en accord avec le curé. Au milieu de tous ces détails concrets, la mort disparaît un peu. C’est d’ailleurs ce mélange de présence-absence de spirituel qui caractérise fortement tout le travail, me semble-t-il. Il y a foule de détails à régler, et le vertige de l’au-delà (!) est un peu estompé, bien que toujours présent, en fait. La famille arrive. Nous allons saluer Marie, Anna, son amoureux, d’autres personnes. Jérôme est inquiet du parking. C’est la Foire de la Saint-Martin à Vevey et c’est un gros événement en termes de fréquentation, donc de voitures. Jérôme lâche un peu sa réserve professionnelle (il est policier) en décrétant que finalement les voitures se mettront où elles peuvent, quitte à en bloquer d’autres. Il fait mouillé et glacial. Nous sommes à l’entrée pour accueillir chacun. Une urne est devant la porte, pour recueillir les enveloppes, les messages de condoléance. La maman de Françoise, une vieille dame, est là bien sûr. Elle a l’air assez marquée. La cérémonie commence. Elle sera brève et assez sobre. Le curé est meilleur que « hors scène ». Il fait un portrait assez touchant de la défunte. Des chants d’oiseaux avaient ouvert la cérémonie. On entend ensuite une ballade pop que je ne connais pas, que le sacristain, ignorant l’existence du fade out, coupe brusquement après le temps indiqué (3min ?). On entend ensuite « Alléluia », le tube de Jeff Buckley, mais il me semble que c’est une autre version. Je l’ai déjà entendu dans un enterrement, privé celui-ci. Ce doit être un classique. Moins toutefois que l’Adagio de Albinoni, selon Philippe. Pendant la cérémonie, des personnes qui ne font pas partie de la famille, de ce deuil, viennent dans l’église se recueillir. Je pense que cela n’arriverait pas dans une église protestante. Les protestants ont trop peur de déranger je crois. Le tout est bref, environ 25 minutes. C’est le moment des honneurs. L’assemblée défile devant le corps et la famille, puis sort le long de la travée de gauche (à jardin). On entend le Printemps, des 4 saisons de Vivaldi. Puis Sarah et Philippe sortent les fleurs, et les disposent sur et dans le corbillard. Nous roulons alors le chariot avec le cercueil le long de l’allée. Jérôme a tenu à le faire avec nous. La famille nous suit. Arrivés au bout de la travée centrale, nous portons le cercueil. A quatre c’est vraiment beaucoup plus facile. Nous avions préalablement montré à Jérôme qui s’inquiétait de la méthode, puisqu’il n’y a pas de poignées, ce qui est le cas quand il y a incinération. Nous descendons les marches. Je suis en face de Jérôme, qui est très ému. J’essaie de ne pas me laisser contaminer. Nous installons le cercueil, ce sera le dernier trajet. Nous fermons le coffre très doucement. Il n’est pas bien fermé, nous dira le voyant lumineux une fois installés. C’est toujours ainsi, dira Philippe, je n’arrive pas à claquer la porte…Nous allons saluer la famille. C’est un moment assez fort. Spontanément, Anna et Marie me font la bise, de manière très chaleureuse, la poignée de main leur semblant visiblement déplacée. Je dois dire que cela me fait du bien à moi aussi. Nous partons, nous roulons très lentement tant que nous sommes à vue de l’église. Plus loin, dans un endroit discret, nous nous arrêtons pour enlever les fleurs du toit et les disposer dans la voiture. Nous avons accompagné cette famille de manière assez intime, et puis nous ne les verrons plus. Nous allons à Lausanne, au crématoire, le seul du canton. A Montoie. D’abord, nous nous arrêtons au jardin du souvenir pour y déposer les fleurs, selon le vœu de la famille. Le jardin du souvenir est un endroit pour se recueillir, pour poser des fleurs, et aussi pour y déverser, dans une sorte d’urne commune, les cendres si les défunts et/ou la famille le souhaite. C’est une sorte de colonne terminée par un entonnoir. Au sous-sol, un grand récipient reçoit donc, dans un mélange surprenant, les cendres des personnes qui ne sont pas gardées dans une urne et/ou déposée dans un endroit précis. La dispersion des cendres dans la nature est autorisée dans le canton de Vaud, comme déjà évoqué. Ce qui n’est pas le cas dans tous les cantons. Dans la réalité on fait comme on veut, selon Philippe. Nous nous garons dans un grand garage dont Philippe a la clé, comme toutes les entreprises. Il y a un autre corbillard. Nous installons le cercueil sur un nouveau chariot, assez sommaire. A l’église, Philippe a reçu de la famille deux photos à brûler avec le cercueil. Il hésite à la poser sur le cercueil. Je lui dis que c’est mieux dedans. Nous dévissons un peu deux vis, puis nous les glissons comme dans une boîte aux lettres. C’est le dernier courrier pour Françoise. Une photo du désert du Landmanalauggar, en Islande. Je suis allé dans cet endroit, à vélo, je le connais, c’est très beau. Nous allons à la réception. Il y a des papiers à remettre, le permis d’incinérer. « Tu ne m’as pas annoncé ton décès », dit un des employés à Philippe. Je ne comprends pas tout de suite, drôle de formulation. C’est évidemment de Françoise dont il parle. Il s’avère en fait que tout est en règle. La jeune employée dit, j’ai des cendres pour toi. Elle lui remet un sac plastique scellé d’une sorte de bague en métal où le nom du défunt est gravé. Philippe me fait « visiter » les chambres funéraires du lieu. C’est plus avenant qu’à Vevey. Là, le cercueil est dans un petit espace entouré d’un petit muret. Un « lit de froid », invisible, incrusté dans les murs, assure la conservation. Les visites s’installent sur quelques sièges à côté. Ici, pas de vitre. Nous regagnons le garage. Le cercueil a été emmené par les employés. Les crémations se font au sous-sol. Françoise sera brûlée le lendemain à 10h30. Cela durera 3 heures environ. Puis un système récupère les cendres. Trois jours plus tard, elles peuvent être récupérées par les PF. Philippe ne va jamais uniquement pour cela. Il les récupère comme aujourd’hui lorsqu’il amène un corps. Il livre un corps, il reprend d’autres cendres… Puis les cendres sont stockées à leur bureau, la famille avertie, qui alors peut passer les prendre. Certaines attendent depuis deux ans, me dit Philippe.

Cérémonie de Fernand

Le même rituel. Aller laver le véhicule. Aller chercher le corps, cette fois-ci au funérarium de Clarens. Très soviétique, et froid. Je ne voudrais pas venir me recueillir vers le corps d’un proche ici. Le corps (et le cercueil) est beaucoup moins lourd. Cette vie de croque-mort est faite comme déjà dit de choses très concrètes, aussi. Nous allons dans une autre église catholique de Vevey. C’est tout près d’un stade où je venais faire des compétitions d’athlétisme. Une église pseudo moderne, avec à l’intérieur un grand vide en hauteur. C’est froid, il fait froid. Nous installons le cercueil. Des fleurs nous attendent. Nous les disposons sur le cercueil et autour. Sur l’arrangement pour le cercueil, je m’étonne d’une banderole « A notre cher époux ». Pourquoi « notre » ? Je n’avais pas vu une deuxième banderole « et papa ». Nous accueillons la famille. L’épouse se déplace avec un « tintebin ». J’apprends qu’elle habite dans un EMS, le même que son défunt époux. Je trouve cela affreusement triste. Ce soir elle va retourner seule dans son EMS. La sacristaine est aussi là. Une femme très âgée, qui semble vivre ici. Elle a l’air vraiment chez elle. Elle ressemble à une de ces vieilles que l’on peut voir dans des spectacles en Russie. Philippe lui paie son travail. 40.-pour elle, l’organiste touche 160.-. Hier, pour Françoise, c’était une version raccourcie de messe. Aujourd’hui ce sera une vraie messe. Le curé est assez jeune. Il y a beaucoup de parties chantées en latin. L’organiste ressemble à un vieil hippie à catogan. Il a une belle voix. Le curé aussi chante bien. Je suis assez surpris de ce rituel catholique que je ne connais pas. C’est un vrai rituel. En regardant avec un peu de distance, cela fait un peu secte je trouve (il est vrai que j’ai l’habitude de l’austérité protestante…). L’objet pour arroser le cercueil d’eau bénite (goupillon), et le récipient au bout d’une chaîne avec de la fumée sont assez « exotiques », pour qui n’est pas coutumier. A la fin, pour les honneurs, chacun est invité à « asperger » le cercueil avec le goupillon. Je suis vraiment frappé de l’attitude de la sacristaine. Elle a habillé le curé en « coulisses », elle apporte les objets nécessaires, notamment pour la sainte scène. Et surtout dans les rangées latérales de gauche (à jardin), elle prie, chante, avec une ferveur qui m’impressionne. Et je ne peux m’empêcher de penser que, vu son vieil âge, à chaque enterrement elle doit penser à sa propre mort, en sachant que sa propre cérémonie aura lieu dans ce même temple. Qui de nous sait où aura lieu la cérémonie, quelle qu’elle soit, de son décès. Elle sait. Elle est la dernière à bénir le cercueil avec l’eau.

C’est fini. Nous sortons les fleurs. J’enlève 3 fleurs de la gerbe du cercueil, que Philippe emmène, et je dépose ces 3 fleurs sur le cercueil afin qu’il ne soit pas nu. Dehors c’est le déluge. Un vrai temps d’enterrement. Nous sortons le cercueil, très lentement, car l’épouse qui nous suit (avec la famille) marche très lentement. Heureusement, comme dit, ce n’est pas lourd. Il était encore jeune, l’âge de ma mère, qui court la montagne. Nous installons le cercueil, nous saluons la famille. Pas de bises (pour moi) cette fois. Philippe embrasse l’épouse avec chaleur. Il a une facilité de contact et d’empathie assez impressionnante. Ce boulot est vraiment pour lui. Nous partons. Nous nous arrêtons plus loin pour installer les fleurs du toit dans la voiture. Ces fleurs iront au jardin du souvenir de Clarens, selon le vœu de la famille. Philippe y passera plus tard. Nous allons à Montoie. Où on dirait que c’est l’heure du retour des cérémonies funèbres. Nous ne pouvons entrer dans le parking souterrain, faute de place. Nous devons patienter dehors avant d’entrer. Il y a 4 corbillards, dont celui des PF Blanchet et Wiessman, là où mon père a travaillé à sa retraite quelques temps, pour « dépanner ». Un retraité en forme est un employé parfait pour les PF, qui ont besoin de personnel disponible sur appel. Finalement nous entrons. A l’intérieur, je vois des « collègues » qui ont sorti et ouvert un cercueil, pour y déposer un ultime objet, que je ne vois pas. Par contre je vois un ballon de football installé dans le cercueil, avec une signature sur chaque losange de cuir. Détail : le ballon est un peu dégonflé, sinon le couvercle ne peut être posé. Le réel, toujours le réel. Nous allons faire les formalités. Philippe invite le gars de la réception à l’apéro des 5 ans des PF du Léman. De retour au garage, je vois la jeune employée d’hier en train d’installer des cercueils dans le monte-charge. Je l’imagine en boîte avec des types lui demandant quel boulot elle fait. C’est terminé. Philippe me dépose à un arrêt de bus. Une dame me regarde avec insistance, très surprise de me voir sortir d’une voiture des PF.
 

*Les prénoms ont été modifiés, sauf Sarah et Philippe, ainsi que Dominique, tous professionnel.le.s