Comédie de Genève 6, bd des Philosophes 1205 Genève
Editorial de Hervé Loichemol, Directeur

Le chemin est étroit entre le gros bon sens conservateur et la démagogie populiste. Ce que nous cherchons c’est la conscience du temps et notre position sur la durée.
Antoine Vitez


En 1948, trois ans avant de prendre en main les destinées du Théâtre National Populaire, Jean Vilar fit un rêve: «Les maquereaux, les putains, les marins, les ouvriers, les étudiants, les concierges, les conducteurs d’autobus, les ivrognes, les clochards, les petits commerçants du quartier, les jolies filles de quinze ans, tous et toutes se côtoyant dans la salle sont préférables pour notre littérature dramatique que le saint-sulpicien, le marxiste orthodoxe ou le littérateur engagé et l’ex-prince du marché noir.»

Il n’imaginait pas alors le théâtre comme un service public, qui acheminerait des biens culturels comme des flux électriques ou postaux. Loin de toute idée de prestation de services et de la logique consumériste qui désormais la corrompt, plus éloigné encore de l’asservissement au prétendu «goût du public» si abusivement invoqué, Vilar rêvait de passants, inconnus, modestes, besogneux, de toutes origines, que l’on croise, qui s’assemblent et que l’on accueille.

Ce rêve de rencontre, d’hospitalité et de rassemblement traduisait une conviction : le théâtre – art, bâtiment ou institution – n’est la propriété de personne. Il s’y pratique un art collectif, rétif à toute forme de repli et de marchandage. Le théâtre s’y livre, s’offre au regard, s’expose à la critique et donc se partage.

Comme Vilar, nous rêvons de ce qui nous manque, que nous avons oublié ou perdu, mais qui parfois revient dans le temps de la représentation. Une façon d’être ensemble, de respirer et de penser ensemble. Un rêve qui n’a rien de désuet et n’est pas derrière nous.

Quelque chose y insiste, un appel, une mémoire : un peuple qui ne demande qu’à revenir.