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Comme un retour aux origines

À propos de "La Gioia" de Pippo Delbono

Le regard de la dramaturge
 

Tout commence par quelques plants arrosés sur un carré de gazon et se termine en apothéose florale, en rondes efflorescentes gagnées sur les feuilles mortes de l’automne. Entre les deux, La Gioia dit la quête de la joie, de la joie simple et lumineuse conquise sur la folie, sur les peurs et l’insondable tristesse et toutes les prisons intérieures.

La Gioia n’est pas à proprement parler une pièce de théâtre, mais serait plutôt comme une parade où défileraient des images belles à pleurer, des corps en mouvements, des musiques et des danses, des petites histoires et des moments de vie. Une revue menée par Pippo et ses compagnons de théâtre et de vie, parmi lesquels certains sont considérés comme des marginaux, des exclus de la société. Il y a là Nelson, ancien SDF, Gianluca atteint de trisomie et puis il y avait Bobò, l’ami fidèle, Bobò microcéphale sourd muet dont Delbono dit qu’il porte en lui le plus grand secret du théâtre, celui de l’art du « petit geste ». Bobò était du spectacle à sa création, mais il est mort depuis, à l’âge de 84 ans dont 40 passés à l’asile et 25 avec Delbono. Nous verrons donc une Gioia sans Bobò mais dans laquelle il sera présent, en creux, en images, en pensées.

Le théâtre de Pippo Delbono est comme un retour aux origines du théâtre, à la profondeur de l’expérience cathartique, celle d’une traversée des apparences, d’une immersion poétique qui touche à l’essence de l’humanité et mène au sublime.

Rituel et temps cyclique

La Gioia n’est pas à proprement parler une pièce de théâtre parce que le théâtre de Delbono renoue avec la force du rituel inhérent au théâtre.

« La seule vérité commune à tous les êtres humains, dit-il, c’est que nous sommes tous en train de mourir. L’art, c’est aussi cela : reconnaître cette dimension. Pas pour parler de mort, mais pour parler de vie. Le rituel, c’est cette zone de contact entre la vie et la mort, l’inconnu. C’est pour cela que je ne fais pas un théâtre qui repose sur la compréhension intellectuelle : parce que nous ne pouvons pas comprendre pourquoi nous existons. Le rituel est un moyen d’entrer dans cette dimension sacrée qui a toujours eu à voir avec le théâtre ».

La Gioia est comme une cérémonie pour éprouver le temps éternellement recommencé, le cycle de la nature, de la vie et de la mort, celui de la joie qui meurt et renaît toujours. « La tristesse… passe. La peur… passe. Et la joie vient. Puis à nouveau la tristesse » murmure Pippo. Une célébration de l’altérité aussi. Pour dire que ce qui sauve de la folie et porte à la joie, c’est l’autre, toujours, la rencontre avec l’autre.

Ordonner le chaos

L’univers de Delbono est comme un manège enchanté où sons, images, rondes et mouvements fusionnent avec la magie du cirque et la mélancolie d’un tango, où les petites anecdotes personnelles croisent les mots de Pasolini. Comme un carnaval en somme, ce moment où traditionnellement toutes les différences sont abolies, où le haut et le bas basculent cul par-dessus tête, où les clowns sont des rois et les masques tombent tout en se déployant.

Un univers où chaque geste, chaque corps, chaque image, chaque mot ont la même valeur.

Un univers qui vient ordonner le chaos, comme le fait toute poétique.

On en sort plus vulnérable et plus fort à la fois. Conscients de la fragilité de l’existence et pleins d’une émotion enivrante – la joie est encore à venir.

Arielle Meyer Macleod

Photo de Pippo Delbono dans La Gioia : © Pippo Delbono