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Entretien avec Denis Maillefer

Denis Maillefer, metteur en scène et co-directeur de la Comédie de Genève, nous parle de son spectacle Perdre son sac, à l'affiche du 30 août au 7 septembre 2019.

Denis Maillefer, vous ouvrez la saison de la Comédie avec un texte de Pascal Rambert. Ce n'est pas la première fois que vous travaillez avec cet auteur. En quoi vous sentez-vous proche de cette écriture ?
C’est une de ces écritures qui me paraît si lointaine et si proche de moi. Lointaine parce que dans une structure de langue qui n’est pas la mienne, ni écrite ni orale. C’est une langue à la fois quotidienne et très « écrite », qui est héritée, je trouve, de Racine et Koltès. Et donc, aussi, elle me semble familière parce qu’elle est comme un flot, elle dit beaucoup, elle « avance » vite et fort, et elle est très romantique, et j’aime cela. C’est une langue extrêmement physique, qui a besoin de faire corps avec l’actrice, l’acteur. Il y a aussi quelque chose d’adolescent qui me rend un peu nostalgique. Dans Lac, autre texte de Rambert que j'ai travaillé avec les étudiants de la Manufacture, je m’identifiais beaucoup aux sensations de cette langue, de sa rage douloureuse.

Perdre son sac est un monologue dans lequel une jeune femme pousse un cri de rage. Qui est cette jeune femme? De quoi est faite cette rage et à qui s'adresse-t-elle ?
C’est une jeune femme seule, dans la rue. Elle se sent abandonnée, elle fait un petit boulot, laveuse de vitres, bien qu’elle ait fait des études. Elle est du côté de ceux que l’on ne voit pas, ne considère pas, ne veut pas voir. Elle est le miroir inversé de la réussite, de la consommation, de la possession. Elle est inadaptée aux modes de fonctionnement habituels. Elle n’est pas une cible pour les publicitaires, elle ne rêve pas de villa, ni d’assurances, ni d’enfants. Elle voudrait juste exister et être considérée. Elle est en rage contre ce qui l’entoure, l’injustice, le manque d’amour, l’invisibilité justement. Elle est en rage contre tout. Et elle voudrait qu’on la prenne dans les bras, par-dessus tout. En filigrane, elle nous dit, vous pourriez être moi. J’ai vu l’autre jour un SDF avec un panneau qui disait « cela peut aussi vous arriver ». Elle est de ces personnes qui hurlent dans la rue et que l’on ne peut/veut pas voir. Elle parle aux autres, celles et ceux qui ne sont pas elle.

Pouvez-vous nous dire quelques mots de vos intentions de mise en scène ?
Mon travail est de faire voir la parole, de la faire ressentir physiquement. Que l’on soit à la fois dans la rue et au théâtre, et que l’on puisse dépasser la situation réaliste. Le projet est de mettre cette jeune femme en vitrine, littéralement, qu’elle devienne star du podium et animal de foire. Et que l’on se voie en elle comme dans un miroir tragique.

Comment travaillez-vous avec vos acteurs ? Et ici, en particulier, comment pensez-vous aborder le travail avec la comédienne Lola Giouse pour qui, je crois, le texte a été écrit ?
J’essaie de trouver la densité de la parole, et surtout de chercher ce qui pousse cette rivière de mot, ce flot/flow. Je pense souvent que derrière le texte il y a une chose, et une seule chose qui est dite, qui a mille variations mais une seule, et qui fait sens pour l’actrice, qui lui donne de l’essence pour avancer. Une actrice, un acteur a besoin de quelque chose à « viser ». On peut appeler cela objectif, par exemple. Il est aussi poussé par un besoin fondamental. Qui peut être très simple. À nous de le trouver. À moi d’aider l’actrice dans ce sens. On ne peut pas jouer les mots. On peut jouer ce qui les pousse dehors.
Là, c’est écrit pour Lola Giouse, alors à nous de chercher en quoi c’est écrit pour elle, d’en « profiter », et aussi de chercher où cela lui échappe, ce qui est révélé par le texte et la collision avec le travail scénique.

Propos recueillis par Arielle Meyer MacLeod