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Entretien avec La Ribot à propos de "Please Please please"

La Ribot nous parle de Please Please Please, un spectacle insolite créé avec Mathilde Monnier et Tiago Rodrigues qui sera présenté à la Comédie de Genève du 26 au 28 mars 2020.

Deux chorégraphes-danseuses, Mathilde Monnier et La Ribot, un écrivain-metteur en scène, Tiago Rodrigues : une constellation réjouissante pour une collaboration originale et insolite. Car il ne s'agit pas ici de chorégraphes qui passeraient commande d'un texte à un écrivain, ou d'un metteur en scène qui engagerait des danseuses pour sa prochaine pièce. Non, Please Please Please réunit deux femmes et un homme ­­– trois créateurs, trois auteurs – qui écrivent ensemble une partition textuelle et une partition du mouvement, dans un aller-retour entre les corps et les mots.

Mathilde Monnier et La Ribot ont déjà travaillé ensemble : c'était Gustavia qu'on a pu voir à la Comédie en 2009. Mathilde Monnier, de son côté, a souvent collaboré en duo avec des gens de lettres, dont Christine Angot, dans un spectacle intitulé la Place du Singe présenté également à la Comédie en 2005. Mais un trio, ces trois-là ensemble qui plus est, la configuration est inédite. Et riche de promesses.

Alors comment se passe-t-elle, cette collaboration ? Et sur quoi porte-t-elle ? Comment travaillent-ils ensemble ?

Nous avons rencontré La Ribot pour qu'elle nous raconte. Un de ces moments, rares, qui sont comme des frémissements du quotidien. Parce que La Ribot est une artiste en recherche et en ébullition, et qu'elle le partage. Un personnage hors du commun. Drôle, pétillant. Un accent mélodieux, des mots d'espagnol qui parfois colorent ses phrases ; on ne peut s'empêcher de penser aux femmes magnifiques d'Almodovar.

Elle nous parle d'intentions caressées puis abandonnées, d'échanges d'idées, de conversations. Elle évoque cette recherche qu'ils mènent à trois, une recherche qui passe par le corps et par l'écriture, par des textes et des mouvements partagés. Un bouillonnement de thèmes et d'images. Des ouvertures, des impasses, des retours en arrière. Une démarche de création collective qui nécessite d'apprendre, dit-elle, d'apprendre vraiment, d'apprendre de l'autre, d'apprendre à proposer, à se taire, à faire de la place, à en laisser. "Nous sommes trois artistes et c'est une expérience d'une richesse incroyable de mettre en commun nos écritures. Un défi." Un projet où tout est à construire donc, qui ne cesse d'évoluer et de se transformer. Des pistes ont été écartées. D'autres reviennent. Une création évolue peut-être toujours en spirale avant de se poser sur l'idée qui est, provisoirement, la bonne.

Sur quoi porte Please, please, please ?
Nous voulons évoquer deux générations divisées face à l’urgence climatique. Un message d'une mère à sa fille au sujet du monde à venir, de son évolution, une réflexion sur une humanité qui court à sa perte. Un dialogue entre deux générations, dans lequel chacune fait part de ses interrogations et de ses incompréhensions.

Des personnages se dessinent-ils dans ce dialogue ?
Mathilde et moi nous sommes toutes les deux à la fois la mère et la fille. D'abord parce qu'aucune de nous deux ne voudrait jouer la mère (elle rit). On ne sait pas encore si le spectacle prendra une tournure plus dansée ou plus dialoguée. Il s'agira en tout cas d'une forme contemporaine dans laquelle parole et mouvement se conjuguent.

Et les corps ?
On a beaucoup travaillé sur les genoux, Mathilde et moi. On faisait tout sur les genoux. Tiago a d'ailleurs écrit là-dessus, sur les positions à genoux. Qu'est-ce que ça signifie pour un être humain de se mettre à genoux ? C'est le geste de la supplication, mais aussi celui de la mise à mort, celui de la prière ou de la demande en mariage. C'est un geste qui évoque à la fois l'humiliation et l'amour et la mort.

Comment se passe le travail ? Est-ce que Tiago apporte un matériau textuel et vous composez une partition chorégraphique, ou le contraire ? Est-ce qu'il y a une partition qui est antérieure à l'autre ?
Avec Mathilde, on amène nos idées, Tiago amène les siennes, et on imagine ensemble de quoi le spectacle pourrait parler. Tiago essaye un truc, il nous l'envoie, et après on continue à parler, parfois il choisit une autre piste textuelle, et nous, Mathilde et moi, nous proposons une situation – chorégraphique ou scénique – des costumes, des idées de scénographie.

Et Please Please Please alors, pourquoi ce titre ?
D'abord c'est un titre sonore qui nous laisse toute la liberté de faire ce qu'on veut…

En fait ça vient d'une chanson de James Brown qui est absolument époustouflante. J'avais amené la vidéo de la chanson pendant une répétition et on a travaillé avec. C'était à mourir de rire. James Brown y fait un numéro dont il a dit plus tard que, lorsqu'il a compris que ça mettait son public en transe et découvert la passion qu'il pouvait susciter, il l'a répété toute sa vie, ce numéro. Pour moi James Brown c'est un grand macho, presque un criminel, mais quand il se met à chanter il est absolument fantastique. Il chante, il crie, il se met à genoux, dans une posture de supplication, il est triste, très triste, fait comme s'il ne pouvait pas se relever tellement il est terrassé. C'est fantastique ! Son public hurle, hystérique, en adoration. Alors un des types de sa bande fait mine de l'aider à se relever, lui passe une cape sur les épaules, le soutient tandis qu'il semble sortir de scène – il a l'air totalement effondré – et tout à coup il arrache la cape, revient au micro et recommence, pleaaaase, pleaaaase, honey pleaaaase, et s'effondre de nouveau, et le gars lui remet la cape sur les épaules, et il refait tout le truc sept fois de suite. Tiago a adoré. Nous aussi.

Propos recueillis par Arielle Meyer MacLeod