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Entretien avec Les Fondateurs

Les Fondateurs - Zoé Cadotsch et Julien Basler - nous parlent de Tartuffe et Dom Juan, deux pièces de Molière qu'ils revisitent à la Comédie de Genève du 18 février au 8 mars 2020.

Les Fondateurs s’emparent des classiques, une première ! Pourquoi les classiques, pourquoi Molière ?
L’improvisation et la construction scénographique sont le terrain de jeu privilégié des Fondateurs. Une équipe fidèle d'actrices et d'acteurs ont accompagné ce travail et ont développé avec nous une façon d'aborder l'improvisation théâtrale.
Durant huit ans, nous nous sommes confrontés à une multitude de matériaux scénographiques, passant de l’installation extérieure à la performance musicale. Ces spectacles, parfois très dialogués et parfois quasi muets, ont toujours eu en commun la création du texte en direct par les acteurs. Après huit ans, animés par la même nécessité permanente de se confronter à de nouvelles matières, c’était tout naturellement à cet endroit que nous devions être bousculés.
Très rapidement, notre attention s'est tournée vers les textes classiques. Nous avions besoin d’un texte éloigné de notre langage, de personnages absolument différents de nous pour créer de nouvelles perspectives et renouveler nos questionnements : Comment créer la rencontre entre ce texte et notre vocabulaire ? Comment respecter cette histoire écrite au XVIIe siècle tout en proposant un spectacle vivant ? Comment lancer un pont entre création contemporaine et théâtre classique pour aboutir à un acte scénique actuel ? Ce sont, entre autres, ces questions qui ont animé notre choix.
Molière s'est alors imposé comme une évidence. La liberté de l'acteur est au centre de notre travail et nous avions besoin d'un texte qui soit une invitation à jouer. Son écriture rythmée, ses personnages comiques et complexes à la fois, ses descriptions des travers de l'âme humaine sont un terrain de jeu infini.
Les possibilités d'interprétations corporelles qu'offrent ces textes résonnent fortement avec la recherche que nous menons depuis des années. A la simple lecture, nous sentons chez Molière que la parole ne peut se passer du mouvement, que son théâtre doit être incarné, physique et percutant.
Autant de raisons pour nous de brûler d'envie de nous y plonger.

En quoi est-ce important de monter encore les classiques ?
Les textes des grands auteurs, tout comme la mythologie, sont des fictions qui nous construisent. Contrairement aux religions ou à la science, les pièces de théâtre, les romans ou les histoires sont des fictions et nous les abordons comme telles. Molière imagine un monde avec ses règles, ses contraintes, ses références. Il raconte une histoire et grâce à elle parle à ses contemporains. Ce qui est passionnant c'est que cette fiction résonne encore quatre siècles plus tard. Les observations que Molière fait de son époque parviennent jusqu'à nous et font écho à nos préoccupations actuelles. Les auteurs du passé nous permettent de percevoir le monde d'aujourd'hui à travers un double prisme : celui de la forme et celui du temps. Ce double prisme nous oblige à ajuster notre regard, à appréhender le présent avec plus de distance et donc d'intelligence.
C'est, entre autres, ce paradoxe entre un objet lointain et proche à la fois qui nous fascine. Il est important pour nous d'aborder ces pièces avec une certaine humilité, de ne pas essayer de les forcer à coller à notre époque. Notre but est d'abord de les faire entendre, en utilisant nos outils théâtraux, afin que le spectateur puisse vivre pleinement l'expérience de cette résonance.

Pourquoi particulièrement ces deux pièces-là ? Quels sont les axes de lecture que vous privilégiez pour monter ces deux pièces ? En particulier concernant les personnages de Dom Juan, et celui de Tartuffe.
Notre choix s'est tout d'abord porté sur Dom Juan, que nous avons monté au théâtre Pitoëff en juin 2018. Cette histoire construite comme un road movie nous permettait une grande liberté scénographique. Ces différents lieux traversés étaient autant de terrains de jeu de construction. Le subtil mélange du comique et du tragique était parfait pour commencer cette recherche.
Voir François Herpeux et Aurélie Pitrat, complices de longue date, dans les rôles de Dom Juan et Sganarelle a également été un argument décisif dans le choix de cette pièce.
Dans les thématiques abordées par le texte, c’est la tension entre liberté et enfermement que nous voulions éprouver sur scène. Dom Juan, riche et puissant, libertin, chien fou, essaye de remplir le vide de son existence en enchaînant les conquêtes. Il se perd dans sa recherche de liberté, jusqu'à s'y enfermer lui-même. Sganarelle, pauvre serviteur, obligé de seconder un infâme scélérat, comme il le dit lui-même, est lui enfermé dans son rôle et dans ses croyances. Elvire, amante éconduite de Dom Juan, trouve le salut de son âme en s'enfermant dans un couvent.
Nous pourrions ainsi énumérer les personnages sous l’angle de leur rapport à la liberté. C’est cette même notion qui accompagne le travail des Fondateurs, toujours avides de nouveaux territoires à explorer. Les contraintes de textes ou d’espace nous permettent de jouer avec cette tension entre liberté et enfermement.
Comme pour le couple Dom Juan - Sganarelle, Tartuffe s'appuie sur un couple central, celui de Tartuffe et d’Orgon. Entre ces deux couples, le jeu de miroirs est très intéressant. Si Dom Juan est le maître, le seigneur et le manipulateur et Sganarelle le serviteur manipulé, Orgon, riche bourgeois, est le maître chez lui, mais ici c'est lui qui est envouté par celui qu'il abrite et nourrit : Tartuffe. Le manipulateur change de classe sociale, comme Scapin, qui se joue des puissants pour arriver à ses fins, mais c'est ici un Scapin secret et inquiétant que décrit Molière.
Orgon est pour nous la figure axiale de la pièce. C'est lui qui agit, ou n'agit pas, c'est autour de lui que toute la famille s'agite et auprès de lui qu'elle vient se plaindre. Tartuffe est, lui, le déclencheur des déséquilibres de cette petite société. Bien sûr, Molière dénonce l'hypocrisie des idéologues opportunistes qui disent servir Dieu, mais il en profite aussi pour dépeindre les travers humains, qui tremblent devant le qu'en dira-t-on, qui se boursoufflent d'orgueil, ou qui laissent le champ libre à la dictature. En cela, Orgon nous paraît être le personnage qui incarne le mieux cette humanité. De notre point de vue, il est tout à fait sincère dans sa quête de foi et de vérité, et dans son amour passionné pour Tartuffe. Si Dom Juan finit par s'enfermer dans sa liberté, Orgon, lui, à force de chercher la vérité, trouve le mensonge. D'abord le mensonge de l'autre, en la personne de Tartuffe, mais surtout le mensonge envers lui-même, n'écoutant personne et ne voyant le monde qu'avec des œillères. Si la question de la liberté et de l'enfermement se trouve être au centre de notre lecture de Dom Juan, c'est bien celle de la vérité et du mensonge que nous abordons avec Tartuffe.

La démarche théâtrale des Fondateurs est singulière. Comment la décririez-vous ? Qu’est-ce qui fait sa spécificité ?
La première spécificité des Fondateurs vient du fait que l'on conçoit les projets à deux, la scénographie et la mise en scène conjointement. Pour nous, il s'agit d'un seul et même élan. L'objet et l'acteur doivent évoluer ensemble. Le fait de construire réellement le décor à vue, ou de le transformer, nous permet de créer une expérience commune avec le spectateur.
Ensuite nous abordons nos spectacles avec le même parti pris. Sur scène, il s'agit toujours d'un groupe d'acteurs qui s'apprête à performer, même si ce qu'il performe est un texte classique. A notre sens, que ce groupe fasse une pièce de Molière ou une installation contemporaine, le geste est le même. C'est un groupe qui se confronte à une matière, qu'elle soit textuelle, plastique ou vivante. Ce groupe construit et déconstruit ses règles, son histoire, son environnement, son langage.

Comment travaillez-vous le jeu de l’acteur ?
Le travail d'improvisation sur du long terme a apporté beaucoup de liberté à nos acteurs, et à la mise en scène. Notre base de jeu, c'est avant tout quelqu'un sur scène, qui est là pour accomplir une tâche. Il n'est ni un personnage, ni l'acteur dans sa vie quotidienne. Il est entre deux. Cela lui permet une grande liberté. A partir de là il peut jouer de manière burlesque, ou réaliste, il peut juste esquisser un personnage, en changer, il peut aller construire un morceau de décor, improviser ou encore être là et écouter. Le fait d'avoir des tâches manuelles à l’extérieur ou à l’intérieur des scènes permet de retrouver cet état de présence scénique, à la foi neutre et engagée, en passant par une autre concentration. Ces changements de registres sont instantanés, et peuvent surgir à n'importe quel moment, car l'acteur sait où se trouve sa base de jeu.
Ces changements de codes et de registres ont pour but de révéler les mécanismes qui sont à l'œuvre au moment de la construction d'une scène. Le public peut ainsi prendre plaisir à entrer et sortir de la fiction, sans jamais perdre de vue que nous sommes au théâtre. Il reste sur le qui-vive, conscient que tout peut arriver, ici et maintenant. 

Propos recueillis par Arielle Meyer MacLeod