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Le palimpseste ou l’infidélité à l’œuvre

Le regard de la dramaturge
 

Le fil rouge qui traverse la saison 18-19 du théâtre Comédie de Genève n’est pas thématique, non. Le fil rouge de la saison est un geste, un geste artistique. Un geste qu’on pourrait qualifier d’infidélité respectueuse, nous explique Arielle Meyer MacLeod.

Oui, les artistes de notre saison sont de magnifiques infidèles. Ils se réapproprient des textes du répertoire qu'ils réécrivent et transforment – Les Trois Sœurs, Platonov, Mademoiselle Julie, Le Roi Lear –, ils transposent des partitions non théâtrales – des films de Lars Von Triers –, s’emparent de vies réelles ou imaginaires, celle de Bergman ou d’Anna Karénine.

Même notre ouverture de saison nous l'avons conçue comme une véritable machine à infidélités, un kaléidoscope de réappropriations, un mobile qui aurait pour titre Mademoiselle Julie et sur lequel viendraient s’accrocher des dispositifs variés, comme autant de lectures différentes. 

Nous revendiquons l'infidélité, l'infidélité à l'œuvre, l'infidélité comme moteur de création, et comme principe même du théâtre.

Palimpseste


Parce qu’être infidèle au texte, c'est être profondément fidèle au théâtre, à ce qui a présidé à sa naissance et contribué à sa vitalité au fil du temps. La réécriture constitue l’essence même de la tragédie : Eschyle, Sophocle, Euripide, qui l’ont inventée, reprennent les mythes oraux et l’épopée homérique dans une forme radicalement nouvelle, la forme dramatique. Le narrateur de la forme épique se voit congédié, voici l’action racontée par le biais de personnages agissants. Le théâtre est né. Et la mimésis avec.


Cette pratique originelle essaime ensuite. On peut suivre l’histoire de Atrides, celle de Médée, d’Ulysse ou encore de Bérénice depuis l’Antiquité, en passant par le siècle du théâtre, le XVIIème de nos grands classiques, jusqu’à nos jours. Sans compter les Mystères du Moyen-Age qui sont des illustrations de la Bible; le théâtre élisabéthain qui s’inspire de nouvelles, de ballades, de chroniques; et un XXème siècle, de Anouilh à Heiner Müller, riche en transformations, réécritures et adaptations.
 Autant d’infidélités formant comme un work in progress qui se poursuivrait depuis plus de 2000 ans. Ou comme un vaste palimpseste, ce « parchemin dont on a gratté la première inscription pour en tracer une autre, qui ne la cache pas tout à fait, en sorte que l’on peut y lire, par transparence, l’ancien sous le nouveau », dit Gérard Genette, théoricien de l'art et de la littérature qui vient de nous quitter. Une image que pourrait faire sienne toute l’histoire du théâtre, textes et spectacles confondus. 
 

La lecture, un acte d'infidélité


La lecture, toute lecture est déjà une forme d’infidélité, qui modifie son objet. « La fidélité absolue à l’œuvre originelle, à son intention et sa signification premières, est une vue de l’esprit. Quelque effort que l’on fasse pour respecter le projet de l’auteur et la lettre du texte, une certaine mesure d’actualisation et d’appropriation, donc une transformation, sont inévitables », explique Michel Jeanneret dans Le lecteur à l’œuvre. Ce qui est vrai pour tout texte l’est doublement pour le texte théâtral, cette partition à trou qui appelle sa mise en théâtre, qui invite à l’interprétation pour former un objet nouveau, le spectacle. 
Le théâtre est ainsi par essence le lieu de l’infidélité parce que monter un texte, comme on dit, relève d’une lecture particulière et singulière. Parce que, même sans en changer une virgule, porter un texte à la scène s’apparente à une traduction, à une forme de réécriture donc, ajoutant chaque fois une couche de plus à l’œuvre d’origine qui s’accomplit ainsi en ne cessant de se transformer. Oui, comme un palimpseste encore une fois, sur lequel lectures, traductions, et mises en scène viendraient s’accumuler.

La réécriture, ou la fidélité en question


Entre reprises et détournements, les artistes contemporains semblent férus d’actes de réappropriation. Pourquoi redire autrement ce qui a déjà été dit ? D’abord et avant tout parce que la réécriture va de pair avec l’invention formelle. Réécrire c’est imaginer un dispositif nouveau, pour casser les codes, jouer autrement, placer le public dans une configuration autre et ainsi l’emmener ailleurs. 
Il y a, à n’en pas douter, un double mouvement dans la réécriture. Un double mouvement qui consiste à s’inscrire dans une continuité tout en affirmant sa singularité. Une manière de discussion, de négociation dialectique avec une pensée, une culture, une forme à dépasser, à réinventer. Un double mouvement qui indique d’où l’on vient et ce que l’on transforme. Une sorte d’ancrage pour mieux décoller et expérimenter. Réécrire serait ainsi paradoxalement un acte de contestation au moins autant qu’un geste d’allégeance, un jeu subtil et jouissif entre l’identité et la différence, entre le même et l’autre ; une ardeur à tricoter ensemble et dans un même ouvrage l’ancien et le nouveau, pour procurer le plaisir du déjà-vu/déjà-entendu sur le mode de la variation. Une façon aussi d’affirmer cette aptitude du théâtre au palimpseste. Comme un manifeste.

Arielle Meyer MacLeod, collaboratrice artistique
 

Lecture du texte par son auteure