Journal

Mes frères, fable métaphysique

Regards de la dramaturge

Arielle Meyer MacLeod

Au carrefour entre conte cruel, mythe revisité, tragédie shakespearienne et un film des frères Coen (des frères encore), Pascal Rambert invente avec Mes frères un genre qui navigue entre le grotesque et l’effroi, entre le rêve et la réalité et nous emmène dans des contrées théâtrales inédites, au fin fond d’une forêt archaïque, un lieu qui pourrait bien être le bout ou la fin du monde, un huis clos sylvestre entre quatre frères, des bûcherons – Guillaume, Pascal, Arthur et Frédéric – et leur servante, Marie, qu’ils rêvent d’asservir à leurs fantasmes.

© Philippe Chancel

Des hommes, dit Arthur Nauzyciel, qui ne font que « reproduire ce qu’on leur a transmis depuis des générations. Le Livre des Anciens auquel ils se réfèrent est un inventaire de crimes et de guerres, une histoire de la violence transmise de génération en génération et qui a participé d’une identité masculine fondée sur la conquête, la légitimité de la possession, de l’expansion. Il est comme la somme des livres auxquels l’Humanité se relie depuis la nuit des temps, que ces textes soient sacrés ou non. Ils sont le produit d’une éducation sans langage, sans culture. S’ils ont appris à lire, c’est pour accueillir la violence de leurs ancêtres en eux. » Contre cette violence ancestrale, la jeune femme va se livrer à une vengeance impitoyable.

Dans cette fable métaphysique apparaissent des réminiscences de Blanche-Neige entourée ici non de sept nains mais de quatre frères, de la malédiction des Atrides, de Hamlet dont se serait échappé un spectre de pacotille, et du personnage à la fois sérieux et décalé de Georges Clooney dans Burn after reading.

Une légende féroce comme un rituel noir et vengeur, portée par quatre acteurs – Guillaume Costanza, Pascal Greggory, Arthur Nauzyciel, Frédéric Pierrot, en équilibre entre cruauté et distance –, et Marie-Sophie Ferdane, une actrice au phrasé singulier et à la présence captivante, qui a l’éclat et la ferveur chevillés au corps.