Journal

Un Tartuffe inédit

Regards de la dramaturge

Arielle Meyer MacLeod

Ivo van Hove est l’homme des spectacles amples qui laissent l’empreinte d’une fresque. Pour sa troisième mise en scène avec la troupe de la Comédie-Française, à l’heure du 400ème anniversaire de la naissance de Molière, il a choisi de monter Tartuffe ou l’Hypocrite. Un Tartuffe inédit, qui n’est autre que sa version originelle – reconstituée par Georges Forestier, grand spécialiste de l’œuvre du dramaturge français – une version plus courte que celle que nous connaissons, trois actes au lieu de cinq, interdite en son temps par le roi.

© Jan Versweyveld



Le metteur en scène flamand donne une texture sombre et grandiose à cette machination dans laquelle Tartuffe, mendiant pieux dont le piètre Orgon a fait son directeur de conscience, apparaît comme un homme au charme et à la séduction irrésistibles. Des actrices et des acteurs simplement habités, habités par cette langue, la langue de Molière, habités par l’intensité, la rage, par la fougue et la sensualité de cette pièce dont le propos – le berger introduisant le loup dans la bergerie – résonne à chaque période de l’Histoire. 

Cette première version censurée, Molière l’avait intitulée Tartuffe ou l’Hypocrite, alors qu’il rebaptise la seconde Tartuffe ou l’Imposteur. Apparemment anodin, ce changement donne la mesure de la transformation qui a permis à la pièce d’obtenir le consentement royal. 

L’hypocrisie, nous apprend le dictionnaire, est l’attitude consistant à dissimuler son caractère ou ses intentions véritables pour se présenter sous un jour favorable et inspirer confiance. Une attitude qui peut s’appliquer à tout un corps social. Or Louis XIV ne voulait pas se mettre à dos les dévots, qui se trouvaient ainsi épinglés comme hypocrites. L’imposture, elle, désigne l’action de tromper par de fausses apparences, de se faire passer pour ce qu'on n'est pas, une malversation qui est le fait d’un individu, autrement dit un escroc. 

Devenu imposteur plutôt qu’hypocrite, Tartuffe ne représente plus la classe des dévots dans son ensemble, ce qui lui vaut l’agrément nécessaire pour accéder à la scène.
 

De l’hypocrite à l’imposteur 

Comme un grand nombre des comédies de Molière, Tartuffe est un drame social, dit Ivo van Hove. 

La version choisie par le Flamand est une version à l’os, pourrait-on dire. Elle va droit au but sans lorgner vers la comédie de mœurs, et reste concentrée sur l’attaque sociale sans s’embarrasser de retournements en forme de happy end. 

Dans le Tartuffe que nous connaissons, souvenez-vous, un émissaire du roi vient au Vème acte sauver Orgon et sa famille des griffes du malfrat. Ce bon roi qu’il s’agit de flatter se présente ainsi comme un Deus ex machina auquel revient le dernier mot de la fable. Le roi de l’Hypocrite brille au contraire par son absence, et l’issue de l’intrigue reste comme en suspens : qu’adviendra-t-il de la famille livrée corps et biens au faux dévot sulfureux ? La pièce ne tranche pas. Une suspension qui permet à van Hove une dernière image aussi surprenante que saisissante.
 

Drame social

De cette version à l’os, Ivo van Hove fait un spectacle au cordeau, faisant apparaître le théâtre comme l’espace d’un conflit aux règles préétablies. 

La scène inaugurale plante le décor : le rideau se lève sur un plateau nu où se trouve un SDF dormant à même le bitume, emmitouflé dans un hoodie crasseux. Recueilli par Orgon – immense Denis Podalydès – il est baigné et habillé par ses gens pendant que les éléments de la scénographie descendent des cintres pour être installés à vue par les techniciens. 

Que les deux actions adviennent conjointement donne le ton du spectacle. Le drame, au sens social et théâtral, peut alors commencer, dans un espace codifié autant par les conventions dramaturgiques que par les usages du monde dans lequel évoluent les personnages :  une société en mutation, écartelée entre des tendances résolument conservatrices – basées sur une idée de cohésion totale, hiérarchique et collective – et des désirs d’émancipation, de liberté, plus individuels, dit Ivo van Hove.

Le Tartuffe ou l’Hypocrite serait ainsi une sorte d’expérimentation sociale menée dans un décor conçu comme une machinerie, et incarnée par la puissance tellurique des actrices et acteurs de la Maison de Molière.
 

Le loup dans la bergerie

Au-delà des coups portés aux faux – voire même aux vrais – dévots, Tartuffe est aussi une parabole dont la morale emprunte à l’expression faire entrer le loup dans la bergerie. Une parabole qui, quelle que soit l’époque, ne perd jamais de son actualité. 

Orgon est ce personnage qui, pour filer la métaphore animale, installe sous son toit celui qui va lui tondre la laine sur le dos, lui prendre tout ce qu’il a et le chasser de chez lui. 

Dominique Pitoiset, dans une mise en scène qu’on a pu voir au théâtre de Carouge en 2002, traitait l’expulsion d’Orgon et sa famille, sommés de quitter leur propre maison, par une image évoquant un départ vers la déportation. Oskaras Koršunovas, metteur en scène lituanien, en a fait une lecture épinglant les populistes que nous sommes prêts à porter au pouvoir.  Ivo van Hove, lui, propose une lecture différente.
 

Le désir

Le loup, ici, infiltre une famille déjà fortement désunie, où rien ne va plus. Tel le visiteur mystérieux de Théorème de Pasolini, Tartuffe agit comme une surface de projection sur laquelle chacun vient plaquer son propre fantasme.

À l’image du héros pasolinien, le faux-dévot est un homme à la beauté ténébreuse, incarné par Christophe Montenez. Elmire, jouée par une Marina Hands au bord du précipice, est une femme jeune, belle et peu épanouie dans un mariage que le désir et l’amour semblent avoir déserté depuis la nuit des temps. 

À défaut de morale et de principes religieux, nous suggère Ivo van Hove, c’est l’attraction érotique qu’à son corps défendant Orgon laisse entrer en sa demeure en y installant Tartuffe qui, plus que de lui subtiliser son bien, lui interdit tout commerce amoureux.