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Notre histoire

De Plainpalais aux Eaux-Vives

Sous la direction de Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer (NKDM), la Comédie de Genève a laissé son costume d’institution historique datant de 1913 pour se transformer en théâtre flambant neuf au cœur du nouveau quartier urbain de la gare Genève-Eaux-Vives. Retour sur plus de 100 ans d'histoire.


La Comédie vous ouvre ses archives

Les archives de la Comédie sont déposées depuis 2011 à la Ville de Genève. Elles représentent 36 mètres linéaires d’informations ! Une partie d'entre elles est consultable sur notre site internet.

Camille Bozonnet, curatrice, s’est emparée de notre histoire pour vous proposer une plateforme interactive, hommage à l’institution qui a quitté en fin d'année 2020 son adresse plus que centenaire (le 6, boulevard des Philosophes) pour se déployer aux Eaux-Vives. Ainsi, chacun peut, depuis son ordinateur, sa tablette ou son smartphone, se plonger dans le passé de la Comédie en relisant une critique du Journal de Genève, en visionnant un extrait de spectacle ou en découvrant les plans d’une scénographie.
Rendez-vous sur https://expo.comedie.ch/

Le Temps de la Comédie

Le Temps et la Comédie ont été partenaires d’un blog qui a documenté la construction de la Comédie aux Eaux-Vives, mais aussi la transformation de tout un quartier, avec la gare CEVA, la Voie verte, les nouveaux commerces.

Comment les habitant.e.s, mais aussi les prescripteur.trice.s, les élèves ou les étudiant.e.s ont vécu cette mutation ? À travers des enquêtes, des portraits, des interviews, mais aussi des feuilletons nourris par des photographes de talent ou des étudiants en design graphique de la HEAD.
www.letemps.ch/comedie

La Comédie, un théâtre au cœur de Genève

Elle est née pour que toutes et tous accèdent à l’art, à la « Beauté ». Durant son premier siècle, la Comédie de Genève a vécu de grandes aventures théâtrales. Dans ses annales, on croise Giorgio Strehler, Benno Besson et quelques autres figures emblématiques.

La Comédie fut d’abord une troupe, fondée en 1909 par Ernest Fournier. Elle connaît un certain succès et ce Genevois, formé à Paris par des sociétaires de la Comédie-française et qui a brièvement dirigé les théâtres de Nice et de Luchon, inaugure son théâtre, boulevard des Philosophes, le 24 janvier 1913. C’est le projet d’un homme mais aussi celui de l’Union pour l’art social, auquel il est lié depuis plusieurs années. Ce mouvement, soucieux de mettre l’art à la portée de tous, veut former les classes populaires au goût du Beau. L’architecte Henry Baudin en également issu. Il conçoit une salle de quelque 800 places, où prévalent un répertoire contemporain français de qualité et des classiques.

En 1915, Georges Pitoëff interprète à la Comédie son premier rôle en français, dans Hedda Gabler. L’année suivante, Jacques Copeau signe quelques spectacles. Mais, malgré une aide de la Ville dès 1932, l’exploitation est difficile. Ernest Fournier y laissera son héritage et sa santé. Il meurt en 1937 à 62 ans.

Pendant la guerre, dirigée par le comédien français Maurice Jacquelin, la Comédie accueille quelques Parisiens en exil, dont Guy Tréjan et Gérard Oury. Surtout, en avril 1945, un certain Georges Firmy met en scène Meurtre dans la cathédrale de T. S. Eliot, et deux mois plus tard, le 27 juin, la création mondiale du Caligula d’Albert Camus. Georges Firmy est en fait le pseudonyme de Giorgio Strehler, un jeune réfugié italien qui a trouvé là sa voie et, retourné dans son pays dès la fin de l’année, y fondera avec Paolo Grassi le Piccolo Teatro de Milan.

En 1947, la Ville de Genève sauve la Comédie de la faillite en rachetant le bâtiment. C’est aussi la fin de la troupe engagée à l’année. Les directions travaillent de plus en plus avec des tourneurs parisiens, essentiellement les Galas Karsenty-Herbert. Une habitude que brise Richard Vachoux, directeur de 1974 à 1982, ce qui signe un renouveau pour la création romande. Depuis le début des années 1980, la Fondation d’art dramatique (FAD) assure la gouvernance de la Comédie.

En 1982, le Vaudois Benno Besson, après ses années de collaboration avec Bertolt Brecht et son travail à la Volksbühne de Berlin, marque son entrée à la direction de la Comédie avec L’Oiseau vert. Le spectacle, qui tournera des années en Europe et au Canada, reste une balise enchantée dans la mémoire des lieux. Benno Besson quitte la Comédie en 1989. Et suggère pour lui succéder le nom de Matthias Langhoff, passé lui aussi par le Berliner Ensemble et la Volksbühne, dont les propositions pour réhabiliter le bâtiment, le fameux Rapport Langhoff, ne sont pas retenues.

Sous la direction de Claude Stratz (1989-1999), Anne Bisang (1999-2011) et Hervé Loichemol (2011-2017), le théâtre programme des spectacles français et européens d’envergure sans oublier ses propres productions.

Depuis 2017, le duo Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer (NKDM) multiplie les expérimentations dans l’ancien théâtre tout en se projetant dans le nouvel outil.

Matthias Langhoff, refusé mais inspirant

Matthias Langhoff, refusé mais inspirant Impossible de comprendre le parcours menant à la construction du nouveau bâtiment aux Eaux-Vives sans remonter aux propositions publiées en 1987 aux éditions Zoé sous le titre de Rapport Langhoff. Celles-ci n’imposaient pas un déménagement : « il s’agit presque d’un nouveau départ », écrit le metteur en scène et scénographe, qui veut rendre le vieux bâtiment compatible avec sa mission. Pour lui, toute l’organisation des lieux, conçus à une époque où Genève n’avait pas de tradition du spectacle, ne convient pas au théâtre. Ni à sa conception, ni à sa fréquentation.

« C’est une honte pour une société civilisée de placer des hommes et des femmes dans des conditions de travail antédiluviennes, et d’avoir le toupet d’attendre qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes », s’emporte Matthias Langhoff. Coincée depuis toujours entre les bâtiments voisins, avec son pan de mur coupé de biais à cour, l’absence de dégagement pour les changements de décor – la scène est très peu pratique. Le bureau du directeur est “ une chambrette sous la scène ”, les loges et les douches, insuffisantes, ont “ un sol de pierre froide et nue ”. Dans la salle, ce n’est pas mieux. La vision est souvent mauvaise, vers la représentation mais aussi vers les autres spectateurs, ce qui fait qu’on “ reste entre soi ” alors qu’il doit y avoir un “ sentiment de communion ”.»

Le Rapport tente de donner plus d’espace à ceux qui font le théâtre. Il réclame, ailleurs forcément, une seconde salle où monter des projets plus locaux, plus légers, plus expérimentaux. Et aussi des ateliers de décor et une salle de répétition, car, « ensemble, ils forment le lieu de construction d’un spectacle ». Des propositions qui vont nettement influencer l’avenir du théâtre.

La Comédie déménage

L’enthousiasme suscité par le Rapport Langhoff et les rudes réalités du lieu conduisent à une série de projets de réaménagement. En 2001, l’un d’eux a les faveurs des autorités. Mais il est rejeté par Anne Bisang, alors directrice. On est en train de bricoler le passé, pas de préparer l’avenir. Se met alors en place un groupe de professionnels. Il y a là des éclairagistes, des chefs techniques (Thomas Hempler, Jean-Michel Broillet, Jean-Philippe Roy), des scénographes, des peintres, des constructeurs de décors (Gilles Lambert, Jean-Claude Maret, Leo van’t Schip), des acteurs, des metteurs en scène et des directeurs de théâtre (Michel Kullmann, qui présidera l’ANC, Dominique Catton, directeur du Théâtre Am Stram Gram), et encore Sandro Rossetti, architecte, musicien, déjà aux côtés de Matthias Langhoff au moment de la rédaction de son Rapport. En septembre 2001, ils sortent du bois. Plutôt que d’investir pour une rénovation lourde mais qui ne résout pas les problèmes essentiels, ils proposent de construire un autre théâtre.

Comment trouver un nouvel élan pour des années de réflexions, de concours architecturaux, de recherches de fonds, quand une rénovation semble à bout touchant ? L’Association pour la nouvelle Comédie (ANC) accomplit un incroyable travail d’information et de conviction et, à peine plus d’un an plus tard, revient avec un projet très concret où l’on retrouve les fondamentaux de Matthias Langhoff. Il dessine un théâtre idéal pour Genève, avec deux salles, l’une de 500 places, l’autre de 200 à 250 places. Dans le même lieu seraient réunis salles de répétition, ateliers de décors et de costumes.

Genève est en train de grandir, les périphéries se déplacent. L’antique projet d’une liaison ferroviaire permettant de relier Annemasse (Haute-Savoie) et Genève a été relancé. Parmi les gares intermédiaires, celle des Eaux-Vives. Ce site est choisi pour la Comédie dès 2005. Voilà donc l’avenir du théâtre couplé à celui d’une gare, mais aussi à l’émergence d’immeubles d’habitations, de commerces et de bureaux, et d’autres équipements publics. Liée aux travaux des chemins de fer, sa construction devra aussi en adopter le rythme.

En 2009, un concours international, à procédure ouverte à deux degrés, est lancé par la Ville. Le cahier des charges reprend largement le travail effectué par l’ANC. L’Atelier FRES architectes et le scénographe « changement à vue » séduisent le jury avec Skyline, élu parmi quelque 80 propositions. Enchâssée pendant plus d’un siècle entre les immeubles d’un boulevard, voilà la Comédie élevant fièrement sa silhouette sur une esplanade, au centre d’un quartier en devenir, pensé en lien avec les mobilités du XXIe siècle (vélo, tram, train), au cœur d’une région transfrontalière et de ses circulations.

Au projet architectural, l’ANC avait ajouté dès le départ des voeux pour le contenu. Si l’association rêve alors d’un projet architectural à moins de 50 millions de francs (le coût global atteindra les 98 millions de francs), elle milite pour un doublement des subventions annuelles. Ce sera une bataille en soi, gagnée en plusieurs étapes. La subvention annuelle de la Comédie passera finalement d’environ 7 à 14 millions de francs, sans qu’en soient affectées d’autres scènes genevoises.

Les directrices et directeurs de la Comédie de Genève

1913-1937 | Ernest Fournier
Formé à Paris par un sociétaire de la Comédie-Française, Ernest Fournier fait carrière en France. À 35 ans, il décide de défendre dans sa ville natale un répertoire théâtral de qualité et fonde la troupe dramatique de La Comédie qui joue dès décembre 1909 à Plainpalais (actuellement Théâtre Pitoëff). L’accueil obtenu et le soutien financier de la section genevoise de l’Union pour l’Art social l’incitent dès 1911 à faire construire son propre théâtre : le bâtiment de la Comédie de Genève, Boulevard des Philosophes, inauguré le 24 janvier 1913.

Il y fait jouer un nouveau spectacle à peu près chaque semaine. De plus, cherchant l’intérêt d'un public cultivé, il propose le jeudi en matinée la représentation d’une œuvre classique. Au printemps 1916, la Comédie reçoit Jacques Copeau qui met en scène la troupe dans plusieurs pièces.

Pourtant, dès les années 20 et plus encore après la crise de 1929, l’équilibre financier n’est plus imaginable sans subvention : Fournier y perd tous ses moyens, sa santé, et meurt en décembre 1937.

1939-1959 | Maurice Jacquelin
Après une année et demie conduite tant bien que mal par quelques intérimaires, le comédien français Maurice Jacquelin prend la direction de la Comédie et continue sur la lancée de son prédécesseur. Durant les années de guerre, la Comédie s'ouvre largement aux auteurs locaux, un phénomène qui se poursuivra jusqu'à la fin des années 40, favorisant surtout les pièces de "boulevard helvétique" publiées dans Le Mois théâtral, édité à Genève.

En 1945, c'est à la Comédie que Giorgio Strehler, alors jeune réfugié italien, signe ses deux premières mises en scène, Meurtre dans la Cathédrale de T.S. Eliot et la création mondiale de Caligula de Camus.

En 1947, pour éviter la faillite de l’entreprise encore en mains privées, la Ville de Genève rachète le bâtiment. Dès 1948-49, Jacquelin cesse d'engager la troupe des comédiens à l'année : sa saison ne se compose plus que d'une demi-douzaine de réalisations genevoises et se complète avec les spectacles de tourneurs parisiens.

1959-1974 | André Talmès
Élève de Fournier pour la diction, jeune premier à Paris durant les années 30, André Talmès revient à la Comédie, y signe quelques mises en scène puis développe cet art au Théâtre du Gymnase de Liège. De retour à Genève, il est choisi par la Ville pour succéder à Jacquelin. Il amplifie encore l’importance des tournées parisiennes et présente quatre ou cinq réalisations genevoises de boulevard par saison. Dans les dernières années, il offre à quelques jeunes comme Gérard Carrat ou Richard Vachoux l’opportunité d’y exercer leurs talents.

1974-1982 | Richard Vachoux
C'est Richard Vachoux qui rompt l'emprise des tourneurs parisiens et développe des collaborations avec le centre dramatique de Lausanne et les centres dramatiques français. En se séparant des Galas Karsenty, Richard Vachoux laisse de la place pour la création romande et marque une vraie rupture avec une tradition sclérosée.

En 1979, le théâtre connaît une grave crise financière. C'est la constitution de la Fondation d'Art Dramatique (FAD), qui va permettre de remettre la Comédie sur les rails. Richard Vachoux est alors reconduit à son poste jusqu'en 1982.

1982-1989 | Benno Besson
Avec sa première réalisation à la Comédie, L'Oiseau vert d'après Carlo Gozzi, Benno Besson subjugue un immense public. Le spectacle sera repris durant plusieurs saisons en Europe et au Canada. Les sept années que le metteur en scène passera à la tête de l'institution vont donner un magnifique élan à la Comédie et propager dans l'Europe entière l'image d'une Genève à la pointe de la production théâtrale.

Pour lui succéder, Benno Besson propose Matthias Langhoff qui étudie alors les transformations nécessaires pour faire de ce lieu un outil de création théâtrale de niveau européen. Mais les autorités genevoises jugent les exigences de Langhoff exorbitantes.

1989-1999 | Claude Stratz
Après plusieurs grands spectacles remarqués dans le off genevois des années 70, après avoir travaillé huit ans avec Patrice Chéreau aux Amandiers de Nanterre, Claude Stratz succède à Benno Besson. Il amplifie l’ouverture aux grands noms de la mise en scène européenne et offre un tremplin à quelques jeunes compagnies du off genevois (Théâtre du Loup, Teatro Malandro). Il met en scène ses interrogations ludiques sur l’art du théâtre, superposant différents degrés de vérité et de sincérité du jeu, avec Pirandello, Marivaux, Synge, Claudel, Ibsen, Musset, Frisch et porte aussi à la scène l’écriture dramatique d’Olivier Chiacchiari.

1999-2011 | Anne Bisang
Première femme à occuper ce poste, la jeune metteure en scène va démultiplier le fonctionnement de l'institution genevoise en y concrétisant avec succès son projet d'ouverture sur la cité et en lui impulsant une ligne artistique audacieuse. Elle y installe aussi une librairie, un restaurant, une galerie et instaure de nombreuses activités visant à renforcer les liens entre artistes et spectateurs.

La première institution théâtrale de Genève est ainsi devenue un lieu privilégié de création, de débats et de réflexion, dont la réputation dépasse largement les frontières.

2011-2017 | Hervé Loichemol
Hervé Loichemol envisage l’institution comme un lieu de réflexion sur l’esthétique et les enjeux actuels du théâtre. À travers sa programmation, qui s’articule autour de pièces du répertoire et d’écritures contemporaines, il revendique un théâtre où le texte et la pensée du texte sont déterminants. Hervé Loichemol tient à ce que la Comédie soit un lieu ouvert, de création et de vie. Il y crée deux studios (Claude Stratz en 2011 et André Steiger en 2012) pour accueillir un plus grand nombre de propositions artistiques, inaugure un nouveau café-restaurant en 2015, ouvre sa programmation à la musique, à la danse et aux penseurs, et fait de la Comédie un lieu engagé, à l'écoute du monde.

Depuis le 1er juillet 2017 | Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer (NKDM)
La Comédie de Genève est codirigée par Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer qui ont assuré la mutation de l’institution dans le nouveau théâtre au cœur du quartier urbain de la gare Genève-Eaux-Vives.

Pose de la première pierre de la nouvelle Comédie (14 juin 2017)
Michel Kullmann (Président de l'Association de la Nouvelle Comédie), Natacha Koutchoumov (codirectrice de la Comédie), Laurent Gravier (FRES architectes de Paris), Thomas Boyer (Président de la Fondation d'Art Dramatique), Denis Maillefer (codirecteur de la Comédie), Sara Martin Camara (FRES architectes de Paris), Anne-Emery Torracinta (Conseillère d'Etat en charge du Département de l'instruction publique, de la culture et du sport de la République et Canton de Genève) et Sami Kanaan (Conseiller administratif en charge du Département de la culture et du sport de la Ville de Genève)