menu

Entretien avec Christiane Jatahy

La cinéaste et metteure en scène Christiane Jatahy nous parle de son spectacle Le présent qui déborde, à l'affiche du 17 au 22 mars 2020 à la Comédie de Genève.

La force de votre travail tient au fait que vous inventez, à chaque création, un dispositif qui creuse les mêmes obsessions mais de façon chaque fois renouvellée, afin de servir avec le plus d'acuité possible un propos toujours très précis. Quel est le dispositif particulier du Présent qui déborde ?
Le dispositif repose une fois encore sur la relation entre théâtre et cinéma que j'explore depuis longtemps, mais d'une manière différente de ce que j'ai fait jusqu'ici.
Le Présent qui déborde commence par un film que j'ai tourné dans cinq lieux à travers le monde. Des lieux de transit, des camps de réfugiés – en Palestine, au Liban, en Grèce, en Afrique du Sud et enfin en Amazonie. J'ai filmé là-bas des gens de théâtre qui tous ont dû fuir leur pays, et je leur ai demandé de parler de leur situation à partir de l'Odyssée d'Homère. Il y a donc beaucoup d'Ulysse, des femmes et des hommes, des Pénélope et des Télémaque.
Le spectacle commence comme une projection de cinéma. Mais petit à petit le théâtre surgit, dans la salle, sur la scène ; des acteurs interagissent avec les images projetées.
Comme si le théâtre venait compléter le film tandis que le film, lui, laisse entrer le théâtre et répond à ce qui se passe dans la salle. Le théâtre revêt ainsi la fonction du chœur dans la tragédie grecque, qui commente et fait avancer l'action.
Comme dans What if they Went to Moscow, – au programme de la Comédie la saison passée –, dans lequel le cinéma advenait de façon simultanée dans le dos du théâtre –  il s'agit ici d'un dialogue entre le théâtre et le cinéma, entre le passé et le présent, mais un dialogue dont les modalités sont différentes : What if they went to Moscow était une sorte de dialogue à distance, tandis que Le Présent qui déborde est un dialogue en présence, ici et maintenant, un dialogue direct, dans lequel j'interviens car je suis sur le plateau et travaille à vue au montage des images prises en caméra directe.
En partant de l'Odyssée, j'examine aussi, une fois encore, la frontière entre la réalité et la fiction, qui a toujours été au cœur de mon travail, mais d'une toute autre façon. Jusqu'ici, et dans What if they went to Moscow notamment, j'ai cherché à amener du réel à l'intérieur de la fiction. Or dans ce nouveau projet j'inverse la manœuvre : je me sers de la fiction pour parler du réel. J'ai filmé la réalité, la réalité de ces femmes et de ces hommes, à travers le filtre de la fiction, celle de l'Odyssée d’Homère. Et ce détour par la fiction leur a permis de raconter leur propre situation en utilisant les métaphores induites par le texte, et peut-être ainsi d'exprimer autrement ce qu'ils éprouvent.
Comme si j'avais opéré une torsion dans le rapport entre réalité et fiction.

En quoi ce dispositif est-il spécifique à ce que vous voulez dire ici ?
Ce dispositif me permet de parler des frontières, de ces frontières qu'il est impossible de traverser.
D'abord et avant tout en retraçant les véritables odyssées de ces gens qui sont parqués au bord d'une frontière, qui ne peuvent ni la franchir ni rentrer chez eux, qui sont dans une attente sans fin, comme éternellement en transit. C'est cela le "présent qui déborde", un futur qui n'arrive jamais ; mais aussi en pointant la frontière imperméable entre nous et ces gens que nous ne voulons pas voir, et essayer de la briser.
Et puis surtout ce dispositif propose une sorte d'utopie, en traversant la frontière entre le cinéma et le théâtre. Est-il possible que le théâtre, qui se déroule au présent, puisse changer les images enregistrées dans le film ? Non bien-sûr, c'est une utopie. Mais c'est cette utopie que nous voulons activer. Comme si nous pouvions ouvrir des brèches dans les murs. Et ainsi modifier le passé que nous avons filmé par le biais du présent du théâtre, afin de construire un futur qui soit meilleur. 

L'Odyssée raconte le retour d'Ulysse à Ithaque, après la guerre de Troie, le retour du guerrier, qui dure dix ans. Ulysse ne fuit pas une situation, au contraire, il rentre chez lui.
Oui, dans ce projet je traite de l'ensemble de l'Odyssée moins pour dire l'émigration que pour raconter ce temps si long – sans fin peut-être – qu'il faut pour retrouver une maison, un chez soi. Les réfugiés que j'ai rencontrés dans ces camps de transit sont des gens qui ne sont arrivés nulle part, qui ne peuvent rien construire ni reconstruire. Ils sont captifs de ce présent sans avenir. 

Ce qui vous intéresse avant tout dans l'Odyssée, c'est donc cette question de l'impossible retour ?
Oui exactement. Ce désir de retourner vers une vie antérieure qui pourtant n'existe plus. L'île dans laquelle finalement Ulysse revient n'est plus l'Ithaque de son passé. Dix ans se sont écoulés. Des événements sont advenus dans sa vie et dans celle de la cité, des événements qui forcément l'ont transformé, lui, tout comme Ithaque. En lieu et place de la maison qu'il pensait retrouver, il découvre son île en proie au chaos, en état de guerre. Ulysse se trouve ainsi dans la situation de quelqu'un qui ne peut ni revenir dans le passé, ni construire un futur, et qui n'a d'autre horizon que celui de l'exil.
C'est pour cela qu'il s'agit d'un présent qui déborde. Comme une quête qui n'a pas de fin.
La question qui se pose à nous aujourd'hui est celle de savoir comment arrêter le cycle infernal de la répétition. 

Est-ce que l'Odyssée nous suggère une voie ?
Je crois, oui. Le parcours initiatique d'Ulysse le conduit à visiter le royaume des morts. Là le fantôme du devin Tirésias lui indique le chemin du retour, et donc le moyen de s'orienter dans le futur. Ces morts ne sont pas seulement les morts d'Ulysse, ce sont les morts de tout un chacun, ces morts qui sont notre passé à tous et que nous devons écouter pour construire notre avenir.  
En créant ce spectacle, j'ai moi aussi accompli une traversée. Jusqu'ici je n'avais parlé qu'à des migrants qui étaient arrivés en Europe, mais en allant à la rencontre des gens que j'ai filmés, j'ai découvert encore une autre réalité, qui est terrible. Cette pièce m'a profondément transformée, raison pour laquelle je vais parler aussi de mon passé à moi.
Le Présent qui déborde est le récit de multiples odyssées, celle d'Ulysse, celle des gens que j'ai rencontrés, la mienne, celle de chacun d'entre nous. Celle aussi du cinéma qui pénètre le théâtre et du théâtre qui s'immisce dans le cinéma.
C'est sans doute la pièce la plus politique que j'ai faite.

Propos recueillis par Arielle Meyer MacLeod
 

Photo : © Christiane Jatahy