menu

Entretien avec Philippe Saire

Chorégraphe et danseur de formation, Philippe Saire passe au théâtre pour la première fois avec Angels in America, à l'affiche du 13 au 18 janvier 2020 à la Comédie de Genève.

Angels in America est un texte ample, un texte paysage comme vous le dites joliment, qui raconte l'histoire d'une génération et celle d'une communauté, la communauté homosexuelle, en prise avec l'apparition du sida. Pourquoi avoir choisi ce texte ?
C’est un texte qui m’a fasciné dès que je l’ai lu. Au premier abord j’ai beaucoup ri, j’ai été sensible au langage, à son humour très particulier – salvateur et féroce, qui permet de tenir bon face à l’adversité. Ensuite m’est apparue la multiplicité des thématiques abordées, la diversité des codes scéniques, qui décollent parfois de la réalité. La structure de la pièce, d’une très grande habileté, et l’enchainement de scènes courtes, sont très proches d'un scénario, et la pièce est rythmée par tout ça. J’y voyais beaucoup de mouvements. Cette pièce est une fresque, le tableau complexe d’une tranche d’humanité, qui dépasse largement la focalisation sur une époque précise et la problématique du sida.

Vous êtes avant tout chorégraphe, et vous allez, pour la première fois je crois, monter une pièce de théâtre. Qu'est-ce qui vous amène aujourd'hui vers le texte ?
Mon rapport au texte et au théâtre, c’est une vieille histoire : j’avais hésité à un moment entre devenir danseur ou comédien. Mon travail chorégraphique est souvent empreint d’une forme de narration, je requiers auprès des danseurs une interprétation souvent nourrie d’états, d’intention. Une de mes chorégraphies était très librement inspirée du Songe d’une Nuit d’été, et j’ai souvent recours à des textes pour nourrir mes pièces. J’enseigne par ailleurs le mouvement aux comédiens de l'école de la Manufacture, et c’est là que j’ai développé des outils pour aborder les textes d’une manière physique. Dans plusieurs ateliers, avec les étudiants, nous avons ainsi monté des extraits de nombreux textes. C’est un processus que j’ai mis au point au fil des années, et cela fait un certain temps que j’ai envie de l’amener sur le plateau. Il me fallait la rencontre avec un texte. Angels in America était celui-là.

Allez-vous aborder ce texte à partir de votre expérience de chorégraphe ? Quelle sera la place du mouvement dans votre travail ?
Cet aspect physique est la particularité du projet. Il y aura une place importante faite au mouvement dans la mise en scène, et effectivement mon expérience de chorégraphe me permet de monter avec les comédiens des partitions physiques précises, une écriture parallèle à celle du texte, et qui lui est en même temps très étroitement liée. Je précise que cette gestuelle n’a rien d’abscons ou de décoratif : elle implique les corps, elle décale et enrichit la lecture du texte, elle provoque une justesse de jeu… autant de spécificités que j’ai pu tester par le passé et que nous allons mettre en œuvre là. 

La pièce de Tony Kushner est une véritable épopée qui mélange les scènes réalistes, le fantastique et les hallucinations. Comment allez-vous travaillez ce mélange des genres ?
Ce mélange des genres est essentiel dans la pièce de Kushner. Le fantastique et les hallucinations sont autant de décollements, voire de fuites, de la réalité. Ils offrent aussi des occasions extraordinaires de mise en scènes et d’images. C’est sur cela que nous allons travailler : trouver des « artifices scéniques » qui nous permettent de nous trouver tout d’un coup sur une banquise, ou encore de faire arriver un ange. Et j’aime ce que dit Kushner : on doit voir la fabrication de ces artifices, ils doivent rester simples, il s’agit juste de convoquer cet essence du théâtre qui fait qu’on est d’accord d’y croire. 

Qu'est-ce que les années sida, et la stigmatisation qui les a accompagnées, ont à nous raconter aujourd'hui ?
Angels in America est inscrite dans les années 80, quand le sida était considéré comme une punition divine, qui châtiait les homosexuels. Une peste ciblée. La pièce suit le destin de plusieurs personnages, et nous donne à voir, de manière intime et sensible, les effets de la maladie sur les relations. Elle est structurée de manière à montrer dans une première partie combien tout s’effondre, et dans une deuxième combien tout se reconstruit d’une manière inattendue.
Aujourd'hui on est dans un autre temps de la maladie : en tout cas dans nos pays occidentaux, on ne meurt plus du sida. Ce qui ne signifie pas que tout est résolu, il y a encore une grande discrimination sociale à l'égard des gens qui en sont atteint : vous ne pouvez par exemple pas obtenir certains prêts bancaires, ni entrer dans certains pays. Et aujourd’hui, les associations qui s’occupent du sida s’attachent avant tout à faire tomber cette discrimination des personnes atteintes.
Au moment où j’écris ces lignes, une initiative tente de voir le jour qui veut autoriser à nouveau les insultes homophobes sous prétexte de liberté d’expression... On voit que tout n’est de loin pas résolu et que la pièce est encore d’une actualité cruciale pour ce qui est de l’acceptation de la différence, que ce soit celle des l’homosexuel.les ou celle des étranger.ères. 

Propos recueillis par Arielle Meyer MacLeod

Photo : © Eddy Mottaz