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tg STAN, ici et maintenant

Le regard de la dramaturge
 

Trois propositions du collectif belge qui a marqué toute une génération par son jeu et son approche inédite des textes, classiques ou contemporains, qu’ils servent en les réinventant chaque soir sur la scène. Un jeu dans lequel les comédiens n’imitent pas. Ils n’imitent ni un modèle, ni eux-mêmes, ni la version de la veille. Ils sont là, sur le plateau, se tiennent devant nous, avec nous, dans un rapport complice et immédiat, créent à vue et dans l’instant, ici et maintenant, menant le récit tout en montrant qu’ils racontent, à la fois imprégnés de l’histoire et présents dans l’acte de narration.

Trois propositions différentes, comme un panel de leur univers :

Un texte écrit spécialement pour eux par Tiago Rodrigues à partir de Anna Karénine de Tolstoï. Sa façon de mourir.
Un spectacle sans paroles. L'Atelier.
Une création collective sur de la vie de Bergman. Infidèles.

Sa façon de mourir

Déjà dans By Heart et Bovary, deux de ses précédents spectacles, Tiago Rodrigues ne cesse de s’interroger sur la lecture.
 Comment nous, lecteurs, sommes des vampires qui nous nourrissons du sang d’encre des personnages de romans.
 Comment leurs destins de fiction rendent nos vies plus réelles, nos émotions plus denses.
 Comment leurs histoires disent nos destins, nos bonheurs et nos défaites.
 Comment les personnages de papier grandissent en nous et, en retour, nous font grandir.


Tiago Rodrigues inverse en quelque sorte la proposition selon laquelle l'art serait l’imitation de la vie. Peut-être, semble-t-il dire, est-ce nous qui nous inspirons des personnages, nous qui respirons et aimons à travers eux ? Nous qui nous sentons plus vrais, plus vivants grâce à eux.


Dans Sa façon de mourir, ce n’est pas Anna le personnage principal, non, c’est Anna Karénine, le livre de Tolstoï, l’objet de cuir et de papier qui traverse les générations, le livre déjà lu, déjà souligné par d’autres lecteurs, comme autant de promeneurs ayant laissé leurs traces sur et entre les pages, une empreinte, une odeur particulière. Le livre déjà vécu et éprouvé.

Dans Sa façon de mourir, deux histoires d’amour clandestines et illégitimes se croisent, deux histoire dans lesquelles une rencontre fait basculer de la vie normale – celle où l’on mange, où l’on cuisine, où l’on repeint la maison et  cherche l’enfant à l’école – vers une vie romanesque où soudain chaque battement du cœur se répercute comme un cri de bonheur et de souffrance dans l’immensité du monde. Un couple néerlandophone. Un couple lusophone. Qui aiment en français, sur fond de roman russe. Des histoires d’amour comme autant d’histoires de langues, de langues étrangères.


« Nous vivons dans la pénombre. Mais de temps en temps il y a un mot, une phrase, un paragraphe, un éclair fugace qui illumine le monde ».

Dans cette pénombre chacun lit Anna Karénine, qui serait comme le paradigme absolu de toutes les histoires d’amour échouées. Et chacun, femmes et hommes, cherche des réponses à ses propres écueils dans cette œuvre phare, cette œuvre bouée, mais n'y trouve finalement que des questions. Un texte se réinvente à chaque lecture, semblent nous dire, ensemble, Tiago Rodrigues et les Stan. Et si lire, comme jouer, ou traduire, revient à créer, chaque fois, une nouvelle version de l’œuvre, toutes ces lectures, ces interprétations, qui sont autant de traductions, n’influencent-elles pas en retour le roman lui-même ? On sait qu’Anna meurt, mais encore faut-il comprendre – au plus intime de chacun de nous, dans l’écho de chacune de nos vies, dans cette langue que personne ne comprend – comment elle meurt, sa façon de mourir.

Atelier

Trois gaillards construisent une scène. On dirait des Marx Brothers aux allures flamandes ou des Laurel et Hardy augmentés d’un troisième luron. On dirait du cinéma muet. On s’attend à chaque instant que l’un d’eux se prenne une planche dans la figure.

Les gestes anodins semblent compliqués à effectuer, comme autant d’expériences de l’échec, ou d’images ordinaires de nos tourments les plus existentiels. Et pendant que l’un s’évertue à fabriquer comme il peut avec ce qu’il a un espace imaginaire, il y en a toujours un autre pour venir le désarçonner. Comme une invitation au chaos, un chaos créatif pour inventer un univers irrationnel, une construction méthodique d’un monde détraqué régi par l’absurde, un atelier de bricolage loufoque.

Alors, on rabote des planches. On mange des pommes de terre. On prépare des moules. On pisse à côté de l'urinoir. On écrit une lettre d’adieu.
 On invente des images scéniques qu’on bazarde sans état d’âme. On construit des portes en papier, car au théâtre il suffit de cela, une feuille de papier découpée sur laquelle on dessine une poignée, et pouf, la porte existe, même si elle ne mène nulle part. On monte un quatrième mur pour le démolir ensuite. Sans qu’un seul mot ne soit prononcé, Matthias de Koning, Damiaan De Schrijver et Peter Van den Eede font de cet Atelier un laboratoire d’expériences inventives et dérisoires, sur le théâtre, sur ses liens avec la peinture, sur le naturalisme, le réalisme ou l’hyperréalisme.

Infidèles

Voici un spectacle qui porte un nom emblématique de notre saison. Après Scènes de la vie conjugale et Après la répétition en 2013, les Stan reviennent à Ingmar Bergman. 
Voici ce qu’ils en disent :


« Infidèles est basé sur le scénario du film du même titre qui date de 1996 et sur Laterna Magica, l'autobiographie de Bergman parue en 1987. La pièce se veut un hommage à Ingmar Bergman, et en premier lieu à l’écrivain qu’il a été. Dans Infidèles, Bergman lui-même entre en dialogue avec ses personnages et le « je » de l'écrivain est intégré dans la pièce. Cette exploration de la dimension autobiographique ne bascule cependant pas dans le voyeurisme, la confession ou le portrait psychologisant, mais illustre combien Bergman savait se montrer subtil et impitoyable en exposant les rapports humains.
 La lecture théâtrale « ingénue » de l'œuvre fera ressortir encore davantage la lucidité et l'humanité, la vitalité et l'humour de l'œuvre bergmanienne. La pièce sera un hommage sans aucun artifice, une déclaration d’amour, un geste de respect et d'admiration refusant l'idolâtrie. »

Arielle Meyer MacLeod